BILLET | Au moins, je suis en vie

Récit d’un vendredi qui aurait dû être heureux.

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Avant de fermer ma fenêtre j’ai pris le temps d’humer l’air frais d’automne. Un mélange de pluie et de gaufre au chocolat, comme la douce odeur d’un Noël qui se fait déjà attendre. Puis j’ai avalé quelques aliments sur le pouce pendant que je procédais aux derniers réglages. Dans mon casque, les amis qui se pointent un à un sur la plateforme vocale. Des salutations entre autres joyeuses futilités. J’étais à la bourre -comme d’hab le vendredi soir- mais l’ambiance est là. Cela fait presque un an qu’on anime cette émission hebdomadaire, et lorsque j’ai démarré la diffusion je ne savais pas encore qu’elle deviendrait l’un de mes pires souvenirs de cette année.

ON AIR.

On rit, on se taquine, et il y avait de quoi avec les sujets du jour. Galvanisés par l’esprit des fêtes de fin d’année, c’était l’un de ces vendredis où on lâche complètement prise entre deux gorgées de soft et quelques crakers aromatisés sortis pour l’occasion. Les discussions vont bon train entrecoupées de lancements de chroniques foirés qui font désormais la renommée de PiXXL comme étant l’une des émissions les moins millimétrées du web.

Et puis c’est tombé dans notre tchat privé. Apparemment il vient d’y avoir une fusillade à Paris. Un temps pendant lequel nous occultons la réelle teneur du message. Et puis mon esprit décroche. À mesure que je relis ces quelques mots le malaise s’installe.

« Attendez. C’est une blague ? » finis-je par lâcher. Bien sûr que non. Personne ne ferait ce genre de blague. Mais je préfère encore me persuader du contraire.

Puis l’affluence des personnes venant confirmer la véracité de la scène. Un second temps pendant lequel nos esprits semblent prendre conscience du drame qui se joue en cet instant. La gorge se serre. On fait quoi ? Et puis les mots d’un auditeur : « Ça se passe à côté de chez moi et je suis seul dans mon appart' ». La longueur de ces secondes de silence pendant lesquelles seule la lointaine musique de fond résonne encore. Mais je n’ai pas pleuré.

« On raccourcit l’émission. »

Nouvelles fusillades. Des morts par dizaines. Et puis notre impuissance face à cette situation qui devient irrémédiablement anxiogène. Le malaise collectif des auditeurs. Derrière quelques rires forcés on essaye de tenir le cap malgré le tremblement dans nos voix qui trahit la hâte d’en terminer. Et le vacarme dans nos esprits qui se remémorent les verres pris ensemble lors de nos sorties dans la capitale. Ce ça aurait pu être nous qui tourne inlassablement en boucle. Mais je n’ai pas pleuré.

OFF AIR.

Une pointe d’humour noir qu’on se jette en privé le temps de réaliser la scène qui vient de se jouer, comme l’expression du rejet inconscient d’une vérité qui nous file la nausée. Puis j’ai allumé les infos et j’ai vu les images défiler. Celles des corps morts filmées par des amateurs, celles de la police filmées par les chaînes d’infos et même celles des tirs de kalachnikov pendant le concert. Le SMS d’un ami qui me dit qu’une de ses proches a été mortellement blessée au Bataclan. Il m’a dit « J’avoue que j’ai peur ». Moi aussi. Mais je n’ai pas pleuré.

Il fait déjà nuit. L’ambiance anxiogène de la veille est toujours aussi pesante. Les rues sont si désertes que seuls mes propres pas résonnent sur le pavé trempé. Les conversations que j’échange avec ma mère nous paraissent futiles alors que nous évitons le sujet d’un commun accord silencieux. Je ne veux plus allumer la télé. Je ne veux plus allumer la radio. Je crois que j’ai un trop plein de tout. Et je regarde mon chat dormir paisiblement avec une heureuse inconscience que je lui envie soudain. C’est là que j’ai pleuré.

J’ai pleuré les personnes qui se sont faites vulgairement buter hier soir. J’ai pleuré les mecs qui ont agonisé baignant dans le sang des cadavres d’inconnus. J’ai pleuré ce pompier qui a dû dire au frère qui le suppliait de d’emmener sa soeur à l’hôpital « restez près d’elle. C’est sans espoir. » et qu’il a dû se résigner à laisser crever là, dans le froid au coin de la rue. J’ai pleuré la mort de la proche de mon pote. J’ai pleuré les familles pour qui la vie a basculé en se réveillant ce matin. J’ai pleuré la beauté de la solidarité spontanée d’inconnus. J’ai pleuré la ville que j’ai tant arpentée par le passé. J’ai pleuré ce vendredi qui aurait dû être heureux. J’ai pleuré l’unicité de vies injustement arrachées. J’ai pleuré un mélange de colère, d’incompréhension, d’impuissance et de peur.

Catalyse et extériorisation d’une mélancolie latente qui a achevé de ronger mon cerveau alors que la nausée me noue l’estomac. J’ai le mal d’un monde que je ne semble tout à coup plus reconnaître. Et dans le flot de pensées qui se bousculent à m’en donner la migraine ces quelques mots ressortent. Au moins, je suis en vie.

Et puis j’ai séché mes larmes. Demain j’irai acheter ma baguette à la boulangerie du coin. J’irai mettre de l’essence dans ma voiture et déjeuner chez ma mère. Je jouerai avec mon chat, je ferai ma vaisselle, je téléphonerai à des potes, je me poserai devant ma console de jeux avec mon thé préféré. J’irai faire un tour dehors pour humer l’air frais d’automne, ce mélange de pluie et de gaufre au chocolat, comme la douce odeur d’un Noël qui se fait déjà attendre. Et j’aurai hâte de vivre ce que je n’ai pas encore vécu. Parce que j’ai cette chance.

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Photo © 2006 Сергей Милицкий

Journaliste déchue, rêveuse en plein spleen, dangereuse vegan et slowrunner de talent.

2 Commentaires

  1. Très bel article, très touchant.

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