CHRONIQUE | CE JEU : Silent Hill 2

2015. J’ai emménagé dans un nouvel appartement. Encore. Ma vie part à la dérive et pourtant je suis inexplicablement animée par une rage de créer, d’être et de devenir. Il faut bien commencer quelque part. Mon point de départ a été ce petit appartement vide et mal isolé en plein coeur de Toulon, ville à laquelle je voue une affection sans limite. Comme pour moi, tout restait à faire. Jour après jour, le soleil du sud chassait les nuages dans mon esprit alors que je m’affairais à faire de cet endroit un lieu agréable sans savoir qu’il serait le théâtre de ma plus mémorable expérience vidéoludique à ce jour.

Ne me demandez pas comment j’ai pu passer tant d’années à sciemment ignorer cette si célèbre licence de Konami : je me pose également la question. Toujours est-il qu’en matière de destin, ce qui doit être finit inexorablement par être, et avec de l’aide et un peu de chance j’ai découvert Silent Hill 2. Un bousculement. Une fracture de ma vie intérieure qui m’a laissé l’empreinte douce-amère d’un instant extraordinaire que je ne revivrai sans doute jamais. Le plus beau est sans doute d’avoir pu partager cette découverte tardive avec des personnes désormais aussi marquées que moi.

 

Il y a tant à dire que je ne saurais pas vraiment par où commencer, mais peut-être que le synopsis saura vous mettre en appétit.

James Sunderland se rend à Silent Hill. Il nous explique que sa compagne Mary lui a écrit une lettre disant qu’elle l’attend là bas, dans leur « lieu à eux ». Problème : elle est morte depuis 3 ans et les morts –jusqu’à preuve du contraire– n’écrivent pas. Nous voilà donc parti en quête de l’être aimé sans savoir s’il sera au rendez-vous.

WE COM !

Cette histoire semble en premier lieu motivée par un amour perdu. Le sujet me touche tellement qu’il ne m’aura pas fallu longtemps pour faire de ces retrouvailles avec Mary ma propre quête et, à ma première grande surprise, c’est exactement ce que le jeu attendait de moi. Silent Hill 2 n’est pas une aventure : c’est la vôtre. Du début à la fin le jeu sera ce que vous en faites.

Très tôt la dissociation entre James et vous deviendra explicite. D’une part le comportement de James à votre égard aura tout pour le rendre détestable . Ne comptez pas sur lui pour vous révéler des détails qu’il préférerait garder secret : ce sera à vous de mener votre propre enquête. Vous serez moins son allié que sa marionnette et ce sentiment flirtera souvent avec une certaine frustration. D’autre part le jeu vous le fera comprendre. Par ce panneau « WE COM ! » dont les lettres tombées transforment « BIENVENUE » en « NOUS ARRIVONS » avant même d’avoir entamé votre chemin vers Silent Hill ; « nous » vous sommant déjà de prendre votre propre chemin. Il arrivera même que les développeurs brisent le quatrième mur en s’adressant directement à vous… et à l’abri des oreilles de James. Un tango de désamour à 3 incessant et perturbant dont la raison prendra son sens au fur et à mesure de votre avancée.

Tous vos choix dessineront votre aventure. Qui choisirez-vous d’être ? Que choisirez-vous de croire ? Vos actions comme vos non-actions conduiront à l’une des multiples fins que propose le jeu. Ainsi protéger ou non, trouver ou omettre des indices, vos interactions avec les personnages et bien d’autres paramètres auront toute leur importance dans votre partie.

WE COM

Bienvenue à Silent Hill

Silent Hill était une petite ville charmante avant de devenir le point de matérialisation de votre for intérieur. Soyez-en certain : elle n’est pas le théâtre d’une ambiance horrifique poussive et sans saveur à base de screamers et autres mécaniques sur-utilisées aussi exaspérantes qu’inutiles. Que du contraire. J’ai rarement ressenti un sentiment de peur aussi intense en parcourant une oeuvre, tout support confondu. Pourtant la sérénité avec laquelle cette ambiance est posée est presque exemplaire.

Ce second volet, entre autres, s’appuie sur une horreur psychologique proche de l’auto-suggestion tant l’hostilité que vous percevez de cet environnement ne trouve de fondement que dans votre propre interprétation des sons, images et situations. Du début à la fin, l’ambiance est génialement perturbante. Les niveaux fourmillent de détails et chaque élément possède une signification cachée. Ainsi votre capacité d’analyse sera constamment sollicitée et mise à mal par une oppression psychologique permanente.

Si j’ai commencé mon récit en vous décrivant mon état d’esprit, c’est précisément car il est la clé de voûte de ma communion instantanée avec ce jeu. Silent Hill 2 a mis le doigt sur mes névroses en me plongeant dans cette ambiance sombre et cathartique. Si les motivations de James étaient très différentes des miennes, j’ai pu trouver dans ses épreuves une mise en abyme de mon propre sort. Difficile alors, même en le détestant, de ne pas vivre l’expérience en même temps que lui. Le concentré d’émotions et de sentiments que procure le titre m’a donné l’impression d’un coup de poignard dans mon esprit si bien qu’il m’a fallu plusieurs jours pour digérer cet état. Quelle que soit l’oeuvre qui vous fait entreprendre un voyage mental intense, plus on voyage loin et plus le chemin du retour à la réalité est long.

Depuis, chaque extrait du jeu raisonne en moi comme le souvenir d’une expérience unique. Ce « voilà pourquoi je joue aux jeux vidéos » que je peine à vous expliquer tant son caractère personnel me pousse à devoir me dévoiler.

Ce Silent Hill 2 a donc tout d’une aventure personnelle au delà de l’aventure qui est racontée en premier lieu. Rien ne sert de s’attarder sur l’histoire car en dévoiler davantage ne ferait que gâcher la découverte de celles et ceux qui –peut-être encore aujourd’hui– ne connaîtraient pas encore le titre.

J’ai espéré que le projet Silent Hills de Kojima signe le renouveau de cette série. Malheureusement son annulation semble bien y avoir mis un terme. Toujours est-il qu’il y a dans ma vie de joueuse un avant et un après Silent Hill 2. Du traumatisme et de l’intensité ressentis est né un profond attachement pour ce jeu que j’estime être mon expérience vidéoludique la plus aboutie à ce jour.

Journaliste déchue, rêveuse en plein spleen, dangereuse vegan et slowrunner de talent.

10 Commentaires

  1. Merci Merry de nous permettre de revivre ces belles soirées devant Silent Hills 2 avec cette article. . Une expérience qui m’a également marqué en tant que « simple » viewer. Une belle démonstration de force et de qualité de ce titre….s’il fallait encore le prouver après ton article.

    1. Merci Drekher ! Plusieurs personnes me reparlent encore maintenant de ce stream court mais extrêmement intense. Des personnes qui ont pu découvrir le jeu en même temps que moi et qui sont restées très marquées par l’expérience. Je crois sincèrement que découvrir le titre en stream a été une super idée. Le vivre en stream a également été très fort parce qu’on s’est tous portés avec nos questions et nos interprétations. J’ai hâte de revivre ça !

  2. Tu m’as donne envie de le faire ! Alle j’espere m’en prendre plein les emotions

    1. Merci Thibault ! Si tu en as la possibilité : fonce ! C’est un titre à faire seul chez soi à la nuit tombée car l’introspection n’en est que plus forte. Si tu y joues et que tu le termines, je serais ravie que tu puisses me faire un retour de comment tu l’as vécu et quelle fin tu as eue. En tout cas je t’envie de ne pas encore connaître le titre. Parfois j’aimerais qu’on m’efface ce souvenir pour que je puisse le découvrir à nouveau.

  3. wow .. très belle article Merry. J’ai envie de te dire que c’est grâce à des gens passionnés, qui n’hésitent pas à livrer un peu de même en partageant leurs émotions que ce soit pour les jeux vidéos ou autres d’ailleurs , que ma curiosité grandis et que ma vision des choses évolue ou prends une direction qu’avant j’imaginais pas. Alors je te re merci pour ça. Et vive la passion bordel même si parfois elle peut être douloureuse.

    1. Merci Ana, je suis très touchée par ton commentaire ! J’ai énormément hésité avant d’écrire ce billet parce qu’il est assez personnel. Néanmoins il y a une réalité que j’avais envie de mettre en évidence : on peut être profondément marqué par un jeu vidéo comme pour n’importe quelle autre oeuvre sur un autre support. C’est moi qui te remercie d’avoir pris le temps de me laisser ce commentaire et je partage totalement ton état d’esprit : passer du temps à écouter les ressentis personnels de personnes passionnées c’est très inspirant !

  4. Un bien bel article. J’ai commencé le jeu mais je ne l’ai pas relancé pour poursuivre. J’étais dans la première résidence.

    1. Merci beaucoup Julius ! Je ne sais pas si mon billet t’aura donné envie de te replonger dans le jeu, mais si c’est le cas, ce serait une petite victoire pour moi ! Blue Creek renferme déjà quelques petits secrets bien gardés et ce n’est que le début. En tout cas je t’envie de ne pas encore connaître le dénouement. Lorsque je l’ai vécu, j’étais dans un tel état psychologique que c’était vraiment intense. Si jamais tu retentes l’expérience, j’adorerais avoir ton propre retour là dessus !

      1. Je le ferai à l’occasion. En ce moment, je suis sur autre chose, notamment Crash Bandicoot N; Sane Trilogy qui me fait revivre les feeling old school de la première PlayStation. De plus j’ai découvert votre blog aujourd’hui, et il y a vraiment de jolis articles très intéressants.

  5. Étant un peu hermétique au genre « survival horror », je n’ai jamais joué à aucun Silent Hill.
    Néanmoins ton billet me rend curieux… Et je pourrais me laisser tenter.

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