COMICS | A.D. AFTER DEATH : La vie éternelle sans vie

En ces temps gris, humides, maussades et, soyons clairs, complément à chier, on avale une ampoule supplémentaire de vitamine D et on cherche des substituts de Soleil où on peut. Moi, je n’ai ni ampoule, ni promesse d’éclaircie à l’horizon, aussi, c’est toujours bien ailleurs que je cherche des sources de chaleur pour mon petit moral en berne.

Mon dernier rayon de Soleil factice a percé par surprise à travers ma boite aux lettres. Dans son carton impeccable, une nouveauté de l’éditeur Urban Comics reposait, attendant le moment propice de son déballage pour m’éblouir. Et, en effet, sa découverte a fait son petit effet.

Ce sublime objet n’est autre que l’ édition française de la trilogie américaine A.D.AFTER DEATH, roman graphique de science-fiction né de la collaboration entre deux grands noms du comics : Scott Snyder au scénario (Batman, Wytches) et Jeff Lemire au dessin (Royal City, Sweet Tooth, Black Hammer). Les trois tomes originaux, sortis entre 2016 et 2017 chez Image Comics, ont été fondus en un seul et même livre relié à l’épaisse couverture cartonnée mate et à l’illustration minimaliste alléchante.

Sous la couverture, Snyder et Lemire, l’un avec les mots, l’autre avec l’encre et l’aquarelle, racontent l’histoire de Jonah, depuis son premier souvenir à la dernière grande décision de sa vie. Et sa vie, elle est longue, très longue, car, depuis plusieurs siècles, un traitement génétique capable d’offrir l’immortalité à une poignée d’élus a été découvert. Néanmoins, il semble que cette vie éternelle ne parvient pas à apaiser le torrent d’angoisses existentielles, ni à laisser suffisamment de temps pour se connaître vraiment soi-même.

SCIENCE-FICTION A ECHELLE HUMAINE

CgaR25tUAAMzvSY

Le synopsis de A.D.AFTER DEATH nous promet l’histoire intrigante d’une humanité qui a découvert le remède pour survivre à la mort et mener une existence quasi-éternelle en toute quiétude, isolée dans de paisibles montagnes, dans une micro-société artificielle bien huilée. Mais dans ce récit, vous ne trouverez ni tableau dystopique alarmiste de notre société contemporaine, ni critique bruyante de la science déformatrice d’humanité.

A.D.AFTER DEATH ne raconte pas l’histoire de l’humanité après la découverte d’un remède miracle, il raconte l’histoire d’un être humain anonyme, devenu immortel presque par hasard. Et la force du roman et de ce récit futuriste reposent là, dans l’histoire d’une individualité pris dans quelque chose de bien plus gros et fort que lui. On entre  dans la vie de Jonah à travers son premier souvenir et continuons de percer cette intimité tout au long du roman à travers des confidences écrites du personnage lui-même. Jonah nous fait voyager à travers les souvenirs d’une vie qui a cruellement manqué de sens et d’amour, nous faisant presque oublier la promesse d’un fil d’intrigue plus surnaturel. Le roman prend le temps de raconter avant tout l’histoire d’un homme pris dans une crise existentielle brûlante plutôt qu’une histoire de découverte scientifique. Cette importance accordée aux sentiments et à l’humain font de ce récit une bombe à émotions et lui confère sa force et un pouvoir d’attraction évident.

Aussi, le livre alterne des phases de narrations purement romanesques et des phases de narration propres aux comics avec cases et bulles de dialogues – je ne vous fais pas un dessin. Ces phases romanesques se présentent comme de véritables pages de journal intime à travers lesquelles Jonah et son passé sont mis à nu. Les dessins de Lemire ne sont pas absents de ces pages et ajoutent une ambiance particulière et une dimension supplémentaire aux mots. Il est d’ailleurs toujours au sommet de sa forme et nous offre encore et toujours de sublimes planches qui ne craignent pas le noir de l’encre, ni l’usage assez brut de l’aquarelle.

Les phases de narration sous forme de BD sont elles destinées à l’histoire présente et nous plongent dans l’univers futuriste qui a succédé à notre monde contemporain.

ÉNIGMATIQUE FUTUR 

ad-after-death-banner

N’ayez crainte. Même si A.D.AFTER DEATH n’est pas une super-production de science-fiction, l’intrigue futuriste n’est pas absente de ses pages. Son synopsis n’oserait quand même pas vous mentir !

En filigranes, les souvenirs de Jonah permettent d’assister à la naissance du monde nouveau où la mort peut n’être plus qu’une option. Ces souvenirs sont entrecoupés de séquences qui se déroulent dans le présent et laissent deviner des bribes d’un futur original et étrange où les repères sont brouillés par le temps trop long qui y passe. L’histoire de Jonah et de son monde en transition est recouverte d’un délicat voile de mystère, agréable et mordant, qui pousse à s’accrocher avec ferveur au livre dans l’optique de reconstruire le puzzle narratif qui nous est soumis.  L’obscurité ne se laisse pas facilement percer et ne se lève que très lentement, rendant la lecture des plus gratifiantes. L’équilibre entre la narration au présent et la narration du passé est parfait pour piquer la curiosité pile là où il faut.

Cette vision du futur est vidée de vie. On y suit un Jonah désabusé, le plus souvent seul. Elle interroge ainsi sur la nécessité d’une vie longue si l’on n’est pas capable de la remplir plus ou mieux qu’une vie courte. Le roman s’attarde ainsi sur des thèmes comme la solitude et surtout, la crise existentielle qui bout en chacun de nous.

Les dessins de Lemire, là encore, jouent un rôle formidablement efficace pour créer cette ambiance particulière et nous plonger dans ce remous de couleurs vives et cette atmosphère électrique à travers lesquelles nous essayons comme Jonah de trouver des voix capables de nous expliquer ce qu’il se passe.


Avec A.D.AFTER DEATH, Scott Snyder et Jeff Lemire ont su m’offrir tout ce que j’aime : un récit sensible et profond sur une vie humaine en quête d’elle-même, illustré avec force et émotion dans des traits bruts et des couleurs pâles. Loin de n’être que de la pure science-fiction, ce livre invite à une aventure psychologique hypersensible dans les souvenirs d’un homme lambda pour qui la vie ne peut trouver son sens dans sa durée. Ce magnifique roman graphique est à placer entre toutes les mains, surtout les vôtres.

 

Littéraire pas ratée, aquarelliste débutante et consommatrice boulimique de films d'horreur.

Laisser un commentaire