COMICS | ROYAL CITY : Quand Jeff Lemire compose avec la famille décomposée

Ce début d’année 2018 débute pour moi dans un torrent de mots et de nouvelles histoires. J’aime les livres mais notre relation n’est hélas jamais un long fleuve tranquille. Hésitant entre des périodes d’infidélité glaciale durant lesquelles je ne lis pas une seule ligne, une seule case, et des crises de boulimie compulsives, je lis globalement beaucoup de livres mais jamais de manière continue : j’en engloutis jusqu’à une bonne dizaine et je jeun avant d’en enquiller tout autant quelques semaines plus tard. Si avec l’amour ou la nourriture cette relation n’est pas des plus saines, avec les livres, l’avantage, c’est que ça ne pose aucun problème.

C’est en pleine crise de lecture enflammée que ROYAL CITY s’est mis sur ma route et m’a offert une escale touchante et mémorable.

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Depuis le mois de Janvier 2018, mon éditeur bien-aimé Urban Comics propose sur les étagères de toutes les bonnes librairies le dernier bébé de Jeff Lemire d’une jeunesse toute relative, puisqu’il y travaille en réalité depuis déjà quelques années. Avec ce dernier né, Jeff Lemire, bien connu pour ses comics où se mêlent SF et fantastique – dont le sombre et excellent SWEET TOOTH dont je dois aussi vous parler un jour sur ce blog – a souhaité renouer avec une histoire plus réaliste et intimiste avec « de vrais gens », selon ses propres mots.

S’il refuse d’étiqueter son oeuvre de « tranche de vie », il s’applique pourtant bien à mettre en lumière une période toute particulière et sensible pour ses personnages ordinaires. Suite à l’attaque cardiaque de Peter Pike, alors plongé dans un profond coma, les membres désunis de la famille Pike sont contraints de se réunir à Royal City, leur ville de naissance, pour veiller au chevet de leur père. La réunion des parents, frères et sœurs dans la maison qui les a vu grandir et vieillir, fait resurgir le souvenir traumatique d’un drame familial ancien.

UNE HISTOIRE DE FAMILLE

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A partir du tableau revisité du parent malade autour duquel se réunissent des proches qui n’ont pas l’habitude d’être ensemble, Jeff Lemire pose et construit un univers très réaliste et intimiste qui nous aspire sans résistance dès les premières pages. L’histoire se concentre évidemment sur ses personnages : Pat, le grand frère devenu écrivain sans véritable talent, Tara , sœur et femme d’affaire solitaire, Richie, frère désabusé et errant au milieu d’une vie misérable, Patti, la mère, éternelle insatisfaite, surtout de ses enfants, et Peter, figure paternelle triste et usée. Lemire met admirablement en scène la violence et la tristesse des liens et non-liens qui existent entre ces héros qui n’en sont pas. Bien qu’ils portent le même nom, les membres de la famille Pike ne se connaissent pas et préfèrent bien souvent s’ignorer plutôt que de subir le malaise d’une discussion stérile. Chacun évolue seul au milieu des autres, seulement animé par le souvenir d’un passé douloureux. La petite ville de Royal City dresse des murs autour des personnages, les confinant dans un espace étouffant, théâtre d’un huis clos psychologique émouvant, où ils sont contraints d’affronter leurs douleurs les plus profondes et leurs émotions les plus refoulées. Désunie en apparence, la famille Pike est réunie autour d’une même souffrance et d’un même vide.

Pour ROYAL CITY, Lemire a fait le choix de l’encrage noir et de la coloration à l’aquarelle, mêlant ainsi, traits vifs et sombres et couleurs pastelles avec brio. Il nous offre de sublimes planches dessinées faisant de son livre un véritable objet artistique. Comme souvent, le style est au service du propos : le jaune pâle et le rouge délavé sont omniprésents créant une ambiance monochrome participant à conférer une unité cohérente à l’univers de Royal City mais aussi à traduire l’étouffement qu’elle suscite. Ces couleurs sont également la trace indélébile de ce « quelque chose » invisible et encore indicible qui hante chaque personnage de l’histoire.

UNE NON-TRANCHE DE VIE 

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Ce qui fait la force de cette histoire familiale réaliste, c’est qu’elle ne l’est pas tout à fait. Chassez le naturel, il revient au galop, le fantastique n’a pas résisté à l’envie de s’inviter dans le Royal City de Jeff Lemire. Néanmoins, il s’agit d’un fantastique tout en mesure et discrétion. Il contribue à sublimer le réel et à lui conférer la poésie et la beauté qu’il ne détient pas ici quand la noirceur menace de l’emporter. Des visions mystérieuses et oniriques parsèment le chemin de nos personnages et traduisent les émotions qu’ils ne parviennent pas à formuler avec des mots. Là encore, le dessin couplé à l’imagination de Jeff Lemire sait séduire, donner force et illustrer avec justesse et grâce les vibrations intérieures des héros et on s’attarde avec plaisir et fascination sur des planches et doubles-planches d’une étrangeté et d’une beauté frappantes.


Ce premier tome de ROYAL CITY est une pure merveille : huis clos familial psychologique beau et étrange, Jeff Lemire signe un retour réussi à un genre plus réaliste. La poésie qui s’évapore de ses dessins et la puissance de son récit promettent à coup sûr une série passionnante et originale.

Littéraire pas ratée, aquarelliste débutante et consommatrice boulimique de films d’horreur.

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