COMICS | ROYAL CITY – SONIC YOUTH : Aux origines du drame

En Février dernier, le premier tome de Royal City entrait en grandes pompes dans le palmarès de mes meilleures lectures de comics pour l’année 2018, au coude-à-coude avec la suite de la série Lastman. Quatre mois plus tard, le second tome m’attendait gentiment dans ma boite aux lettres et je n’attendais plus qu’une chose : trouver le moment idéal – celui dans le canapé, à la douce lumière du jour, avec un coussin moelleux dans le dos et le chat qui me regarde en s’assoupissant près de moi – pour engloutir cette suite tant attendue !

Petit rappel pour ceux qui n’ont ni lu Royal City, ni mon article : Jeff Lemire, à la fois auteur et dessinateur sur ce projet, signe une « non-tranche de vie » comme il l’appelle lui-même. Il opère avec cette série un retour vers le récit intimiste. Royal City est le nom de la ville où se réunissent les membres de la famille Pike après la crise cardiaque de Peter, le mari et père de famille. Les frères et leur sœur, Pat, Richie et Tara, se retrouvent pour la première fois depuis trop longtemps dans la ville de leur enfance et ne semblent pas pouvoir supporter leurs présences mutuelles, les incompréhensions et les non-dits ayant pris une place trop importante. L’absence du plus jeune frère, Tommy, hante chacun des esprits et le drame familial qu’il incarne semble être le dernier lien qui unit encore cette famille blessée.

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RETOUR DANS LES ANNÉES 90

Le premier tome présentait les différents membres de la famille Pike et faisait planer le fantôme de Tommy dans chacun de leur esprit, laissant deviner le mal-être profond qui a désuni la famille avec les années.

Le second tome nous plonge aux origines du drame familial et nous ramène plusieurs années en arrière, en 1993, année de la mort de Tommy. Place aux looks grunge, aux nombreuses références musicales sans oublier la silhouette et le look de Tommy qui ne sont pas sans rappeler un certain Kurt Cobain – faisant plus que probablement un parallèle entre leurs deux fins tragiques.

Nous faisons une seconde fois connaissance avec Peter et Pattie, les parents, mais également avec Pat, Richie et Tara dans ce second opus. Nous les redécouvrons bien plus jeunes mais déjà abîmés par une vie réduite aux limites de Royal City : Peter est alors en pleine santé physique mais peine à trouver un sens à sa vie professionnelle comme familiale, Pattie souffre de la visite d’un amour passé, Tara affronte ses problèmes dans une profonde solitude, Pat s’oublie dans le travail à l’usine ne parvenant pas à devenir ce qu’il rêverait d’être. Seul Richie semble s’accommoder de son existence et profite d’une vague popularité au lycée dont on sait qu’il ne profitera bientôt plus.

Tommy est enfin introduit comme un personnage à part entière. Nous le rencontrons pour la première fois et comprenons bien vite que quelque chose ne tourne pas rond : jeune garçon au caractère solitaire et mélancolique, il souffre également de violentes migraines qui nécessitent un suivi médical. Tommy semble incarner toute la triste frustration qui anime cette famille malheureuse. En tant que cadet, il porte le poids d’années de déceptions, d’ émotions négatives et de secrets. Il évolue déjà à la manière d’une présence fantomatique, sauf qu’en 1993, personne n’y est assez attentif.

DANS L’INTIMITÉ FAMILIALE 

Ce deuxième volet de la série nous plonge plus profondément encore dans les ténèbres de la famille Pike. On explore aux origines les liens qui unissent fragilement les frères et sœur, le père et la mère, les parents et leurs enfants. Bien que réunis autour de la même table le soir, tous sont sensiblement différents les uns des autres et, sans qu’aucune mésentente brute soit perceptible, le courant ne passe pas, la communication est  clairement rompue.

La mélancolie traverse toute l’oeuvre. Les pages sont chargées d’émotion, notamment dans les silences. La lecture trouble et laisse un petit arrière-goût de tristesse mais aussi de puissante satisfaction. Jeff Lemire nous permet d’approcher de près des émotions étrangement réelles. Il m’est difficile de mettre des mots sur mes sentiments mais cette histoire me transporte et remue quelque chose au fond de moi. Il est au moins clair et facile d’affirmer que je suis ressortie sincèrement touchée de cette lecture.

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Sonic Youth est la suite que j’espérais pour Royal City. Une fois de plus, Jeff Lemire nous offre une magistrale intrusion dans l’intimité d’une famille et sait raconter avec peu de mots les liens qu’elle détisse et brise. Ce second tome n’a fait que me conquérir encore davantage et il conserve à coup sûr sa place sur le podium de mes comics préférés de l’année.

Littéraire pas ratée, aquarelliste débutante et consommatrice boulimique de films d’horreur.

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