COMICS | SAGA : Space opéra déjanté sur papier glacé.

Rentrons dans le vif de cette critique dès cette première ligne : si je ne devais garder qu’une seule série de comics dans ma Billy, ce serait SAGA.

Dans ma bibliothèque depuis 2013, SAGA est une série de comic books créée la même année et scénarisée par Brian K. Vaughan accompagné de Fiona Staples au dessin. Elle est éditée chez le géant Image Comics aux Etats-Unis et chez Urban Comics dans la collection Urban Indies pour nous Français. Lecteurs de comics, le nom de Brian K. Vaughan ne vous est sans doute pas inconnu et grand bien vous en fasse car c’est effectivement un scénariste prolifique qui a écrit pour les mutants les plus célèbres de Marvel Comics et plusieurs séries de DC Comics. Il est actuellement à l’oeuvre pour la fraîche série des Paper Girls (j’en parlerai sans doute plus tard). SAGA est chaleureusement reçu par le public et la critique, et c’est sans surprise qu’il remporte , entre autres prix, quatre fois le prix Eisner de la meilleure série entre 2013 et 2017, exploit que seule la série Sandman de Neil Gaiman avait réussi jusque là. A ce jour, la série compte 7 tomes (chez Urban Comics) et on ignore encore jusqu’où nous allons être portés.

Cette histoire à succès commence ainsi : Marko et Alana s’aiment, seulement ils sont issus de races extraterrestres différentes et ennemies dans une guerre depuis des décennies. Cerise sur le gâteau, ils donnent naissance à Hazel, premier et unique fruit du métissage entre les deux espèces qui incommode fortement les autorités intergalactiques. La petite famille se voit contrainte de fuir à travers la galaxie. C’est une Hazel adulte qui assure la narration de ce grand voyage. Si l’intrigue trouve sa source dans un cliché littéraire vieux de plusieurs siècles, je vous encourage à ne pas vous laisser rebuter car il n’est qu’un cliché en apparence. Pour preuve, quand on demande à son créateur de se confier sur son oeuvre, ce dernier parle d’un univers qu’il pourrait décrire comme « un Star Wars pour les pervers« . Shakespeare n’est donc pas de la partie.

UN STAR WARS SOUS ECSTASY

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Vous l’aurez maintenant deviné, SAGA commence comme un Roméo et Juliette pour mieux emprunter d’autres voies bien éloignées des clichés par la suite. Le romantisme n’est pas de mise et laisse place à l’action, aux aventures et à l’explosion d’intrigues parallèles permettant d’explorer un espace sans limites et de faire la rencontre de ses habitants. Dès le premier tome, l’arbre-fusée d’Alana et Marko nous propulse dans un univers totalement bordélique, parfois joyeux mais le plus souvent empreint de noirceur. Sur leur chemin et le notre se dressent des espèces extraterrestres aussi variées qu’extravagantes : un chat détecteur de mensonges, une fillette monstrueuse, un fantôme rose aux tripes qui pendent, un prince à tête-télévision, une femme araignée tueuse à gage ou encore, des animaux adorables doués de la parole. On suit ces personnages sur différentes planètes, dans des quotidiens contrastés : si certains vivent en ermite à l’extrémité d’une galaxie, d’autres sont des stars du petit écran. Les héros et personnages secondaires évoluent dans des lieux totalement différents d’un tome à l’autre : châteaux princiers, maisons closes, forêts mystiques, cour d’école ou de prison font partis du décor et de ce monde. L’univers de ces comics se démarque donc par son extrême richesse et sa fraîche originalité. On navigue à travers l’espace absolument partout, dans les moindres recoins et avec tout le monde.

Autre point fort, la série se montre très adulte mais aussi très moderne. Adulte d’abord car il vaut mieux ne pas placer ces comics entre toutes les mains : horreur, violence, sexe et drogue font partis du lot de manière plus qu’explicite. Des planches aussi sublimes que sympathiques soumettent à l’œil curieux des scènes de combats épiquement sanglantes; d’ébats sexuels ou encore, des épisodes de délire hallucinogènes. Des créatures par leur seul aspect peuvent provoquer un certain malaise; je pense tout particulièrement au personnage de La Traque, femme-araignée impressionnante qui réveille efficacement mon arachnophobie.  Porteuses d’une grande force et conférant une certaine maturité au récit, ces scènes sont néanmoins à signaler pour les plus sensibles. Mais la pertinence et la maturité de la série ne se résument pas à de simples planches et scènes aussi percutantes que jouissives, elle tient également et surtout aux sujets traités : comment élever un enfant dans un monde en crise ? Comment faire face à cette violence ? Comment cultiver l’amour face à l’horreur et aux épreuves ? On lit à travers la relation d’Alana et Marko, loin d’être un long fleuve tranquille, toutes ces interrogations auxquelles ils tentent d’apporter des réponses, faisant parfois des erreurs toutes humaines (ou extraterrestres) mais pour lesquelles, finalement, la première réponse à tout est l’amour. Le romantisme dégoulinant n’est pas de la partie mais l’émotion et les nobles sentiments, mais aussi l’humour, ne sont pas totalement absents et étouffés dans ce monde souvent délirant.

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La fraîcheur est également à l’oeuvre dans SAGA. Parmi les nombreuses figures représentées, on compte bon nombre de personnalités fortes. Les femmes sont tout particulièrement mises à l’honneur. Bien sûr, Alana est la première à marquer notre esprit : femme soldat, redoutable adversaire au combat, intrépide et indépendante, elle mène d’une main de fer cette expédition galactique. A ses côtés, une adolescente fantôme, courageuse baby-sitter, et une grand-mère bad ass lui prêtent main forte. Dans d’autres contrées de la galaxie, Gwendoline, ex-fiancée de Marko assoiffée de vengeance et de pouvoir, La Traque ou encore La Marque se montrent bien plus redoutables que leurs homologues masculins. A contrario, des figures masculines se montrent sensibles et pacifistes : Marko refuse le combat et les arme dès que cela est possible et s’occupe de sa fille en père aimant et attentionné; Le Testament arrache la petite Sophie à un sinistre destin et pour elle, abandonne l’honneur de son grade. Ce jeu d’inversement confère plus de vérité à ces personnages et nous les rend parfaitement attachants. Il est également intéressant de noter que l’homosexualité et la transsexualité sont également représentées à travers des femmes qui n’ont rien à envier en beauté et en force à leurs comparses.

Finalement, ce monde intergalactique bordélique n’est pas si éloigné de nos sociétés contemporaines : il est riche de ses cultures, de sa diversité, de ses personnalités et apparences, et soulève les mêmes problématiques. Cet univers décadent c’est finalement le notre et derrière le plaisir de l’aventure, c’est un message de tolérance et d’amour qui se cache pour mieux s’immiscer en nous.

UNE ECRITURE ET UN DESSIN SURVOLTÉS

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Ce space opéra contemporain est porté par un scénario bien rythmé et un dessin bien pêchu. Tout comme ses héros, l’histoire avance toujours sans perdre de temps, va sans cesse de l’avant sans s’alourdir sur le passé. Ainsi, Brian K.Vaughan nous offre une aventure à cent à l’heure, qui plutôt que de faire du sur place, explore partout et propose toujours du neuf. Tel George R.R.Martin, il n’hésite pas à se séparer de certains personnages, aussi attachants soient-il, pour faire progresser l’intrigue. Chaque tome se plaît à nous surprendre et nous plonge dans des ambiances différentes ; dès le second tome, l’intrigue prend un tournant parfaitement inattendu (mais no spoil). Pour autant, « rythme » ne signifie pas « zapping » et si l’action avance, elle n’est pas dénuée d’intérêt, de profondeur et de sens. On pourrait reprocher au scénario d’emprunter trop de voies et de ne toujours pas permettre de nous laisser entrapercevoir où il veut nous emmener, mais cette aventure me procure un tel plaisir que je suis personnellement ravie qu’elle soit ainsi prolongée en opérant quelques détours, je veux toujours en découvrir plus.

A en croire d’autres critiques, le dessin de Fiona Staples divise. Il lui est reproché d’être peu détaillé, brouillon et d’utiliser des couleurs « écœurantes ». Ces critiques me semblent injustement sévères car, pour ma part, je n’ai été gênée par aucun de ces aspects : oui, le trait est vif, oui, les contours noirs sont marqués et oui, la palette de couleurs est étendue et vive. Ce style entre en parfaite adéquation avec son univers : nul besoin de détailler les milles expressions des personnages ou l’apparence des monstres, les traits de Fiona Staples suffisent à styliser ce monde et ses habitants, et les couleurs pop leur donnent une vie et sublime la dimension délirante de la fiction. De plus, la dessinatrice nous offre de magnifiques pages et double-pages au détour de l’action, sans parler des couvertures absolument sublimes ! Qu’on n’aime ou n’aime pas, le talent est bien là et c’est un plaisir de voyager à travers ces dessins.


SAGA est un bijou intergalactique et terrestre, fruit d’une collaboration réussie entre Vaughan et Staples. Univers extatique, personnages assurément cool et bad ass, aventure dépaysante sont les promesses de cette série qui, je l’espère, a encore quelques beaux tomes devant elle.

Tous les tomes aux éditions Urban Comics sont disponibles sur Amazon (lien d’affiliation).

 

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