COMICS | SNOTGIRL : Le monde impitoyable de la blogosphère et des allergies printanières

Que vous soyez coquet ou non, le phénomène ne vous aura sans doute pas échappé : la blogosphère, le Youtube game ou encore le monde merveilleux d’Instagram ont vu se déverser sur leurs serveurs une vague de jeunes filles pomponnées revendiquant une expertise certifiée (ou pas) en terme de cosmétiques, de beauté, de mode et de lifestyle. Qu’elles soient des figures féminines inspirantes, porteuses de valeurs positives et d’idées engagées, ou de simples pintades opportunistes, ces femmes sont indifféremment devenues ces dernières années les nouvelles Rockstars de l’Internet, rassurant et comblant un public qui voit en elles des grandes sœurs et des modèles de bonheur. Suscitant à la fois curiosité et incompréhension, envie et exaspération, elles sont au cœur de nombreuses discussions et médisances qui cherchent à percer leur mystère : mais que se cache-t-il vraiment derrière ces sourires, ces looks à la pointe de la mode, ces appartements suédois et ces voyages à l’autre bout du monde ?

Ce bonheur numérique est-il réel ? C’est la question que pose SNOTGIRL.

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Il n’y a pas si longtemps, je vous chantais mon amour pour Scott Pilgrim, série de comic books décalée faisant hommage à la culture pop et traitant le passage à l’âge adulte et à l’état amoureux avec gaieté et finesse. Après cet énorme succès, Bryan Lee O’Malley, son créateur, a donné naissance en 2014 à un nouvel univers mystérieux dans son très joli roman graphique Seconds, et il nous revient cette année en très grande forme et bien accompagné avec ce nouveau titre : SNOTGIRL. Pour sa nouvelle co-création, Lee O’Malley se charge uniquement du scénario et laisse les crayons à Leslie Hung, jeune illustratrice qui concrétise avec lui son premier projet professionnel. A ce jour, huit chapitres de cette série sont disponibles et édités chez Image Comics et il vous est possible de lire les cinq premiers dans un volume répondant au doux nom de « Green hair don’t care » ( « J’ai les cheveux verts et je m’en fous » ). C’est sur ce volume que je m’appuie pour vous reporter mon expérience de lecture.

SNOTGIRL retrace une tranche de vie de Lottie Person, blogueuse mode et beauté au sommet de sa gloire : elle a les cheveux verts, elle est grande, belle, mince, classe sans effort et est amie avec d’autres stars d’Internet dont la pétillante Cutegirl et l’influente Normalgirl. Toute sa vie est Instagramable et disponible sur Internet, et elle fait pâlir d’envie les jeunes femmes à travers le monde. Seulement, Lottie n’est pas la personne épanouie et heureuse qu’elle veut bien montrer  : son petit-ami fait durer un « break » dans leur histoire depuis plusieurs mois, ses amies, à qui elle attribue des étiquettes plutôt que d’utiliser leurs vrais noms, n’en sont pas réellement, et elle souffre depuis toujours d’allergies capables de noyer de larmes et de morve son visage maquillé en quelques secondes. Lottie est célèbre mais Lottie est surtout très seule. Sa fragilité va être mise à dure épreuve en faisant la rencontre de celle qu’elle nomme très vite Coolgirl : une blogueuse au succès montant qui pourrait bien devenir une rivale de taille.

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LA PATTE BRYAN LEE O’ MALLEY

Bien qu’on n’explore pas le monde à travers les grands yeux ronds caractéristiques des personnages de Bryan Lee O’Malley, on sent dès les premières pages que c’est bien lui qui tient les commandes de cette histoire. Le personnage de Lottie semble tout particulièrement taillé par l’imaginaire d’un Lee O’Malley toujours plus fasciné par les figures féminines torturées. L’héroïne apparaît dans les premières pages sous le jour d’une jeune femme prétentieuse, consciente de sa beauté et de son sens aigu de la mode, deux atouts sur lesquels elle s’est toujours reposée pour forcer la sympathie et l’admiration des autres. Et pourtant, malgré ses traditionnels « Haters brunch », repas pendant lesquelles elle critique ses comparses blogueuses avec ses « amies », elle n’est pas le personnage antipathique que l’on espère mépriser : la solitude et la fragilité cachées sous sa coloration verte font d’elle une personne d’une normalité rassurante qui permet finalement de s’identifier et de s’attacher. A la manière d’un Scott Pilgrim ou d’une Ramona Flowers, elle est un personnage dont les défauts et les fêlures transpirent dans la multitude de détails de chaque page, conférant à cette banale imperfection tout son charme. Aussi, le roman graphique réunit encore les sujets de prédilection de l’auteur à la manière de Scott Pilgrim et Seconds : SNOTGIRL, c’est encore l’histoire d’un passage à vide durant lequel le personnage principal prend doucement conscience de ses travers et ses angoisses et est amené à se remettre en question et à agir, pour retrouver le chemin d’un bonheur vrai et d’un amour épanouissant. Ce chemin n’est bien sûr pas sans obstacles et s’accompagne d’ une certaine étrangeté et d’un humour de situation attisant la curiosité et prolongeant le plaisir de lecture jusqu’à la dernière page.

Par ailleurs, l’univers de cette fiction est marqué par la surpopulation féminine, malheureusement encore trop inhabituelle dans les œuvres de ce genre. Ainsi, on lit encore à travers les cases la fascination de l’auteur pour les personnages féminins, toujours forts, déterminés et parfaitement autonomes. A l’inverse, les figures masculines se font rares et peu intéressantes pour l’intrigue. C’est donc un univers de femmes qui nous est proposé et qui nous est présenté comme aussi redoutable et dangereux qu’un monde masculin. Jeux de séduction et d’apparences, manipulations et désirs de réussite et d’influence sont au cœur de l’intrigue et des relations entre ces auto-entrepreneuses, véritables femmes d’affaires. Ces personnages féminins se suffisent à eux-mêmes et font preuve de leur capacité à tenir à elles-seules, ou presque, une intrigue qui n’implique pas que des amourettes et le choix d’une robe pour une soirée.

LE COMIC BOOK BEAU COMME UNE PAGE DE VOGUE

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En déballant le volume de son emballage carton et plastique, ma première impression a été : Wouah ! L’objet-livre en lui-même est travaillé et délicieusement esthétique avec les couleurs pop de sa couverture, sa typographie à relief et l’épaisseur de ses pages glacées, gage de qualité d’impression. En parcourant ensuite les pages, impossible de résister au dessin de Leslie Hung qui fait honneur à la beauté féminine et à la mode avec une palette de couleurs pastels et vives qui ravissent l’œil de la première à la dernière page. Pour faire court, ce comic est BEAU !

Exceptée sa beauté, la grande force de cet objet tient à sa mise en page et mise en scène dynamique et rafraîchissante. Le comic tient le pari de retranscrire le monde de la blogosphère beauté en version papier. On retrouve ainsi dans l’agencement et le choix des couleurs des codes proches des blogs beauté et on se délecte des nombreux looks pointus de Lottie et ses amies avec le même plaisir avec lequel on tourne les pages modes de la presse féminine dans la salle d’attente du médecin – enfin, je ne sais pas vous mais moi j’aime bien. Ce premier volume est ainsi en totale adéquation avec son contenu : un bel objet pour traiter des belles choses de la mode.

 


Les premières mésaventures de Lottie Person risquent de vous tenir en haleine le long des cinq chapitres proposés dans ce volume. Héroïne maladroite et attachante, mystère grandissant, touches d’humour bien dosé et planches sublimes, tout est réuni pour que vous viviez une belle expérience de lecture, que vous soyez adeptes ou non du monde de la mode et de la beauté.

Le premier volume des frasques de Lottie est disponible en Anglais sur Amazon (lien d’affiliation).

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©radiomaru.tumblr.com

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