COMICS | THE PRIVATE EYE : Quand le Cloud explose, un bon thriller naît.

Si le hors-sujet plombait ta copie de philo, ici, il fait bien plaisir !

Je me permets de mettre entre parenthèses, le temps d’un article, notre thématique Halloween du mois car un joli cadeau de la part d’Urban Comics a pointé le bout de son nez dans la boite aux lettres ! J’ai en effet eu le bonheur de pouvoir choisir un titre parmi l’énorme catalogue automnale de l’éditeur français de DC comics, Image Comics et Vertigo. Mon amour pour Saga et la curiosité suscitée par les premiers chapitres de Paper Girls m’ont irrésistiblement poussée dans les pages du dernier comic signé Brian.K.Vaughan : THE PRIVATE EYE. Je ne pouvais donc garder le silence plus longtemps, Halloween ou non.

El cuarto poder_03

Il est en réalité surprenant de faire trôner un exemplaire papier de THE PRIVATE EYE dans sa bibliothèque. En effet, le comic créé Brian K. Vaughan (au scénario) et Marcos Martin (au dessin) était à l’origine destiné à ne connaître qu’une destinée entièrement numérique. Entre 2013 et 2015, dix épisodes sont publiés sur le site Panel Syndicate, spécialement créé pour l’occasion, où les lecteurs intéressés peuvent les télécharger en échange de la somme de leur choix. En 2015, le titre remporte le prix Harvey et le prix Eisner de la meilleure bande-dessinée en ligne. Riche d’un tel succès, le petit bijou de Vaughan et Martin est finalement édité et est aujourd’hui disponible en version française chez Urban Comics et le Cultura le plus proche de chez toi.

Et quelle chance pour nous, lecteurs, de pouvoir manipuler physiquement un tel objet ! Le format à l’italienne atypique, les sublimes planches allongées et les pages bonus de croquis sont un véritable cadeau pour les amateurs de comics et de beaux livres.

Mais THE PRIVATE EYE est aussi beau que bon, en atteste déjà un synopsis aussi intriguant qu’alléchant. En 2076, Internet n’est plus. Le Cloud a implosé et toutes les informations personnelles des plus banales – comme ce statut Facebook de 2011 qui dit « Il neige !!! » – aux plus gênantes – l’historique de ton voisin louche – sont devenues publiques et donc visibles aux yeux de tous. Il n’existe alors plus qu’une seule solution : se masquer et adopter un faux nom en société afin de ne pas être connu ou reconnu publiquement. C’est dans ce sordide contexte que Patrick Immelmann, détective privé, se trouve mêlé à une sombre affaire de meurtre.

ENTRE DYSTOPIE ET ROMAN NOIR

Issue01.13preLe monde va mal, au cas où vous en doutiez, et le succès des œuvres dystopiques comme l’excellente série The Handmaid’s Tale, pour ne citer qu’elle, en atteste un peu plus chaque année. THE PRIVATE EYE n’échappe pas à la tendance et, sans la révolutionner, y contribue avec une finesse et un brio qui méritent d’être notés et pourront peut-être vous remonter un peu le moral.

Cet univers privé d’Internet, sans doute pour le meilleur, se présente sous son jour le plus vrai mais aussi le plus sinistre. Théâtre d’un thriller digne d’un roman noir futuriste, ce monde inquiète et interroge sur le bien fondé de stocker des informations personnelles sur une surface numérique et de laisser la technologie entrer de manière invasive dans nos vies privées. Pour autant, ce monde fictif n’est à aucun moment un sermon déguisé : Vaughan imagine les conséquences les plus extrêmes d’un Internet hors de contrôle à travers une fiction plus divertissante que moralisante. Comme dans toute dystopie, le plaisir repose sur la possibilité du pire. On se délecte de l’horreur et l’abomination du monde malade que nous sommes peut-être en train de créer sans en avoir conscience. On savoure tout en frissonnant l’expérience d’une révolution sociétale sinistre. C’est donc sans culpabilité inutile mais avec l’esprit ouvert et en pleine réflexion consentie que l’on parcourt les pages de ce comic et que l’on profite de l’inventivité autant scénaristique qu’esthétique de ses auteurs.

Par ailleurs, de l’alliance entre la dimension futuriste et l’influence des romans noirs old school résulte un cocktail fameux et équilibré. On goûte au plaisir de suivre un thriller classique où les détectives privés en imperméable glissent comme des ombres le long des rues et donnent des rendez-vous dans les jardins publics, et en même temps, au plaisir d’être précipité au cœur d’une enquête qui interroge les avancées technologiques contemporaines et les comportements actuels qui en découlent et qui sont aujourd’hui proches de nous. La fiction marie ainsi le moderne et l’ancien avec justesse dans cet univers post-cyber-apocalyptique dont on ne sait plus s’il représente une avancée dans le temps ou un retour dans le passé.

UNE BANDE DESSINÉE QUI N’A RIEN À ENVIER AU CINÉMA 

689435793_orig

THE PRIVATE EYE promet près de 300 pages d’enquête et d’action pour nous tenir en haleine, et il ne ment pas.

Le format à l’italienne, choisi à l’origine car plus pratique pour la lecture sur tablette, ne doit pas freiner, distraire ou perturber. S’il implique une plus grande délicatesse à manipuler afin de ne pas abîmer la reliure, il n’altère en rien la facilité et le plaisir de lecture.

Une fois la question du format bien vite passée, l’action n’attend pas pour vous entraîner avec elle. Brian K.Vaughan fait une fois de plus preuve de son talent pour rythmer ses intrigues et placer sur notre route des personnages intelligents et attachants. Cette aventure n’est pas avare en rebondissements et autres retournements de situation. L’omniprésence des déguisements et des masques permet quelques bons coups de théâtre et donnent aux personnages principaux et à leurs ennemis des allures de super-héros et de super-méchants. L’enquête avance à un rythme bien dosé entre interrogations et révélations. La BD, grâce à sa dimension cinématographique, autant dans la mise en scène que dans le format 16/9, se lit comme on regarde un bon film mais contrairement à certains longs métrages de 2h30, on regrette ici d’arriver – déjà – à la fin.


THE PRIVATE EYE n’est peut-être pas si déconnecté du thème d’Halloween de ce mois-ci si l’on considère qu’une bonne dystopie fait aussi peur qu’un jumpscare bien placé. Quoiqu’il en soit, c’est un roman graphique singulier et remarquable qui mérite de retenir toute votre attention car il y a fort à parier que son intrigue curieuse et inquiétante saura vous absorber et vous faire voyager le temps d’une lecture.

Commande en ligne possible sur le site de Urban Comics et sur Amazon (lien affilié).

 

 

Laisser un commentaire