BILLET | Être youtuber c’est moche

Jean-Pierre se tenait là, assis sur cette vieille chaise en alu à côté de la fenêtre de la salle de repos. Un café Sélecta dans une main – il détestait ces cafés, mais depuis que son comité d’entreprise avait rendu la machine à café gratuite deux jours par mois il n’allait pas se priver ! – son nouveau Sanssoung dans l’autre, il s’insurgeait en silence que personne n’ait encore mis de J’aime à l’album de ses vacances en Vendée avec sa femme Corinne posté sur Facebook l’avant veille.

En face de lui, Christophe. Avant ils s’appréciaient mais cette bonne entente cordiale a pris fin le jour où Christophe lui a piqué une vente de ses clients venus lui acheter une multiprise il y a quatre mois –peut-être cinq, il ne savait plus trop-. Il était comme ça Christophe. À toujours aller vers le client. Des fois, il proposait même son aide pour la mise en rayon. Tout ça pour être dans les petits papiers de la direction, le genre d’enfoiré de nouveau venu arriviste que Jean-Pierre exécrait. Mais qu’à cela ne tienne, il avait des choses à dire et il n’allait pas se gêner même si c’était à son meilleur ennemi qui semblait au demeurant plongé dans une partie de Clash of Clans -ou peut être feignait-il simplement de ne pas avoir remarqué sa présence.

« Hier Corinne elle regardait On n’est pas couché. C’était sur les youtoubeurs. »

Pas de réponse. Un temps pendant lequel il hoche lentement la tête les yeux mi-clos, comme pour appuyer ses propos.

« La gamine elle a quitté son boulot de policière pour se filmer en train de raconter des blagues dans sa chambre. Après ils postent ça sur internet, les gens les regardent et ils gagnent des millions. »

Un second temps pendant lequel Jean-Pierre en vient à cette fameuse conclusion, catalyse d’un sentiment d’injustice qu’il ne pouvait plus refouler, sur un ton assurément méprisant.

« Dans ce cas moi aussi demain je filme un pigeon avec un chapeau et je deviens millionnaire ! »

PIGEON CHAPEAU
Malheureusement pour Jean-Pierre, ce pigeon semble réfuter sa théorie.

C’est vrai.

Quand on voit des jeunes qui font les guignols devant une caméra dans leur chambre d’ado gagner un salaire plus important que celui d’un kinésithérapeute, on peine à y croire. Pire, ça agace. Et l’équipe de Laurent Ruquier n’a pas manqué de le faire subtilement remarquer à la belle Natoo venue présenter son livre dans le late show de France2 le 24 octobre dernier.

Rapide retour sur les faits.

C’est donc au terme d’une soirée riche en discussions thématiques diverses que vient au tour de Natoo de s’asseoir dans le fauteuil de l’invité. Outre une remarque maladroite sur le prix de l’objet qu’ils tiennent entre les mains, laquelle sonnerait presque comme un tout ça pour ça, les chroniqueurs semblent faire un bon accueil général à ICÔNNE dont ils partagent  avec enthousiasme quelques passages. C’est après que ça se gâte.

« Et comment vous vous voyez vieillir ? Parce que, je veux dire, vous n’allez pas continuer de faire des blagues sur YouTube à cinquante ans j’imagine. […] C’est quoi l’étape d’après ? » Le ton dépréciatif un brin provocateur de Léa Salamé semble pointer du doigt une certaine illégitimité du vidéaste en tant que profession. Un point sur lequel Natoo finira par rappeler « on est des artistes », et Yann Moix de répondre par un sympathique « Ah ouais. C’est vrai. » après l’avoir comparée à une mascotte du parc Disneyland.

Vient alors l’épineux sujet de la rémunération. Le pain-surprise des chroniqueurs télé, –mieux– ce petit plaisir coupable qu’ils évoquent avec une satisfaction à peine dissimulée.

Après avoir comparé à demi-mot la vue d’une vidéo gratuite au format court sur le PC familial à celle d’une entrée payante pour un long-métrage dans un cinéma, Laurent Ruquier s’interroge sérieusement. « Alors ça veut dire quoi avoir neuf millions de vues ? Il n’y a pas neuf millions de français qui vous connaissent ?! »
« C’est ce que vous gagnez, vous aussi ? Entre soixante-mille et un million d’euros par an ? » Demande Léa Salamé qui dit s’appuyer sur le salaire de Cyprien. N’ayant sans doute pas le courage d’expliquer le système de rémunération publicitaire, Natoo se défendra d’un « Je gagne très bien ma vie. […] Je n’ai pas honte […] j’ai travaillé pour ça. »

Le mot de la fin ? « On est complètement largué ! » rient les chroniqueurs. « On est trop vieux. »

Lorsqu’on sait que des chercheurs en média sont bien plus âgés, on peut être tenté de se dire que cette incompréhension du média Internet est ailleurs.

Si la notion de création de valeur sur internet et ses caractéristiques intrinsèques restent encore plutôt globalement floues autant pour les individus lambda que pour les chercheurs en médias et en finances eux-mêmes, elles n’en demeurent pas moins réelles comme le soulignait déjà Michel GENSOLLEN dans la revue Réseaux en 1999.

YouTuber, voilà un adjectif qui a fait une entrée en force dans notre vocabulaire commun depuis quelques années. Si le terme anglophone qualifie basiquement un vidéaste postant ses créations sur la plateforme américaine YouTube, il désigne aujourd’hui également le métier rattaché à la création vidéo sur ladite plateforme, lequel prend généralement la forme de l’entrepreneuriat dans le secteur du divertissement. À la lumière de ces éléments, la création de contenu original à des fins divertissantes -à l’instar d’un humoriste ou d’un acteur- est comme le dit Natoo une profession artistique.

Ce qui pose problème c’est surtout la rémunération de cette profession encore méconnue, puisqu’à l’image des nouveaux métiers du net elle est encore très jeune. Motivée par la création d’entreprise, elle est cependant encadrée par des contrats dont les clauses de confidentialité et autres fluctuations extrinsèques empêchent un juste calcul de ladite rémunération publicitaire basée sur le nombre de vues sur une vidéo (en vérité c’est plus compliqué, mais j’abrège sinon je risque de perdre les simili-Yann Moix) proposée gratuitement selon des utilisations posées en paradigmes intrinsèques au média Internet qui encouragent le visionnage.

Et quand on touche des sommes astronomiques à se branler à moitié derrière son ordinateur à éditer des vidéos de cinq minutes tournées au fisheye dans lesquelles on balance trois vannes et deux effets Movie Maker c’est assez mal vu pour une certaine partie de notre société qui élève avec un poil d’hypocrisie les travaux harassants, parce qu’arriver à vivre de sa passion c’est quand même vachement sale.

Il va sans dire que le média télé semble partagé depuis longtemps entre crainte et raillerie d’une culture web qui en est encore à ses balbutiements. La chronique de Julia Molkhou sur PewDiePie dans La Nouvelle Edition ou encore celle de Mathile Serrell sur le rachat de Twitch par Amazon dans Le Grand Journal en sont des exemples assez frappants bien qu’ils ne constituent heureusement pas l’ensemble du ton des propos tenus à ce sujet. On se gausse facilement de ce nouveau média qu’on feint de ne pas comprendre mais dont les stars qu’on invitent font grimper l’audience. On se fascine pour leur rémunération lorsqu’on se défend d’y répondre soi-même.

Pour autant, force est de constater que la télévision se mêle de gré ou de force à la toile : on voit apparaître des sondages interactifs auxquels on peut répondre avec notre smartphone, de même qu’on nous propose de réagir à des émissions via le réseau social Twitter au moyen d’un hashtag spécialement créé pour. Et paradoxalement, il semble que ces chroniqueurs chérissent leurs réseaux sociaux bien plus qu’ils ne raillent le web. L’enclave du média télévision dans le média Internet comme évolution de la télé semble aussi logique que jadis la mutation partielle de la radio dans un format audiovisuel. Et si cette mutation n’est peut-être pas accueillie avec la meilleure des sympathies, elle pourrait cependant avoir le mérite de donner les clés aux acteurs de cette quatrième ère de communication pour comprendre la nouvelle.

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En clair, il me semble que la méconnaissance générale des nouveaux métiers du net et de la culture web en elle-même ne demande qu’à être palliée pour peut-être transformer durablement la vision juvénile globale erronée encore trop souvent prêtée au média Internet. A l’inverse, elle permettrait peut-être à une génération hyper connectée l’ayant délaissé de s’intéresser à nouveau au média télé et de lui accorder plus de crédit.


Jean-Pierre regarda à nouveau son téléphone. Toujours pas de notification Facebook. Sans même prendre la peine de proposer à Christophe de jeter son gobelet au passage, il se leva pour rejoindre la surface de vente en grommelant quelques mots incompréhensibles sur le chemin. Personne n’entendit rien mais l’idée était là : « internet, c’est quand même naze. »

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Photo © 2015 On n’est pas couché France 2

Journaliste déchue, rêveuse en plein spleen, dangereuse vegan et slowrunner de talent.

1 Commentaire

  1. J’aime beaucoup l’intro et la fin du billet, ça m’a bien fait marrer 😀

    Et pour l’article je suis tout a fait d’accord, et sur internet comme a la télé, on trouve du sérieux et du totalement débile, ça m’énerve toujours de voir les gens te la télé critiquer les youtubeurs quand eux font pire mais avec plus de moyens.

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