BILLET | GTA V ou le conflit générationnel de joueurs

Elle se tient là.

La quarantaine, excessivement apprêtée, la tête enfoncée dans son épais manteau noir en animal mort -pardon. En fourrure-, elle balaye d’un œil désabusé les rangées de jeux Xbox 360 qui s’exposent fièrement devant elle. Je décide de m’approcher. D’un rapide regard sur mon polo Xbox One elle dévisage mon entreprise. Merde. Je l’ai snipée. Elle tente de s’éloigner discrètement en exécutant quelques petits pas de côté à la manière d’une langouste, le regard à nouveau rivé sur les jeux. Mais c’est trop tard ; je ne suis plus qu’à quelques dizaines de centimètres d’elle. Tétanie. Elle enfonce son cou dans son imposant manteau.

« Bonjour ! »

Drame ! Je viens d’entamer la discussion. Silence. Un temps pendant lequel son regard crispé trahit une forte hésitation : répondre ? Faire semblant de ne pas avoir entendu ? Se faire passer pour une touriste étrangère ? Avec le regard rivé sur les armoires, la théorie de la surdité pourrait passer.

« Bjür » finira-t-elle simplement par balbutier, se risquant enfin à tourner les yeux vers moi.
« Si jamais vous avez besoin d’infos ou si vous recherchez un jeu en particulier n’hésitez pas à faire appel à moi. »

Elle m’adresse un lent hochement de tête. Ouf. Je ne suis pas venue la baratiner dans l’intention de lui vendre ma camelote. Forte de cette certitude, elle se laisse tenter par mon service.

« Justement, je cherche GTA V pour mon fils. »
« Bien sûr ! »

Je saisis le sacro-saint boîtier de cet habile geste de la main qui caractérise les vendeurs de loisirs multimédia (eh ouais. La classe, ça s’acquiert). Mais alors que je m’apprête à le lui remettre, je m’interromps.

« Il a quel âge ? »

Aïe. La question taboue tombe sans vergogne. Mal à l’aise, elle me fusille du regard. Elle savait que c’était un piège. Elle savait qu’elle aurait dû feindre la surdité. En quelques mots c’est toute son éducation que je viens de remettre en cause, moi, petite démonstratrice prolétaire au SMIC à l’apparence de jeune fille en fleur à peine capable d’enfanter. Quel toupet !

« De toute manière, il joue déjà à plein de jeux interdits aux moins de 18 ans ! »

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De hétéroclité du public de GTA V

Qu’on se le dise tout d’abord : GTA V n’est pas un mauvais jeu, que du contraire. C’est même un plutôt bon jeu plébiscité autant par presse que par les consommateurs. Je dirais même qu’il est abouti, graphiquement presque impeccable pour un jeu sorti initialement en 2013 sur la génération PS360 et très fun à l’instar de ses prédécesseurs. À ceci près que dans GTA V vous pouvez voler, tuer, torturer des personnages lambda ou encore vous payer une prostituée et lui rouler dessus à la fin de votre très explicitement coquin tête à tête pour récupérer l’argent que vous venez de lui filer. Voilà voilà.

La société Rockstar l’affirme elle-même : non, leurs jeux ne sont pas destinés à un public jeune mais bien à un public adulte et averti [jeuxvideo.com Rockstar, « des jeux adultes car nous sommes adultes »].

La question qu’on se pose alors c’est « pourquoi Viviane achète-t-elle donc GTA V à son petit Erwan de 9 ans même si en connaissance du contenu elle éprouve de la culpabilité à accomplir cet acte ? »
Pour lui faire plaisir, avant tout, ou pour se libérer du harcèlement moral à base de « tu me l’achètes quand ? » qu’il lui fait inconsciemment subir depuis déjà plusieurs semaines. Je ne suis pas en train de la décharger de toute responsabilité parentale en ce qui concerne l’achat de loisirs vidéoludiques pour son petit chérubin adoré mais dans l’absolu son acte n’est pas dépourvu de toute noblesse.

Car qu’elle en ait connaissance ou non la finalité n’a pas de conséquences aussi terribles qu’elle pourrait le penser. Pour l’heure aucune étude ne tend à démontrer un quelconque lien de cause à effet entre la violence dans le jeu vidéo et une possible augmentation de l’agressivité et/ou de la violence chez le jeune joueur [pegi.info rubrique FAQ Les jeux ont-ils une influence sur les enfants ?].

Il est par ailleurs admis que les enfants semblent être attirés par l’interdit quelle que soit sa forme, c’est d’ailleurs ce qui poussera le jeune Mathieu à fumer sa première clope avec son BFF’ Jérôme derrière le gymnase pendant le cours de sport de ses camarades de 5ème B.

Pour autant, aucun de ces faits ne constitue à mon sens la principale tendance des jeunes joueurs à se diriger vers du contenu pour public averti.

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Inexorablement, les temps changent

J’en conclurai donc qu’elle se trouverait plutôt dans la nature des jeux même.

Car pour les adolescents et pré-adolescents, c’est le grand écart entre des jeux tout public auxquels ils jouent depuis déjà plusieurs années et des jeux déconseillés aux -16 voire -18. Le grand écart qui fait que Rayman Legends et Minecraft se retrouvent enclavés entre Gears of War et le dernier Assassin’s Creed. Le grand écart qui fait qu’ils ne se retrouvent que dans une minorité de jeux qui leur parle réellement. De fait, le public (pré-)adolescent est-il délaissé par les développeurs ? Ce n’est pas impossible.

Gamers de la première heure nous avons bien grandi et les développeurs également pour le meilleur comme pour le pire (notamment celui qui a fait de notre tant aimé Spyro le dragon le héros de Skylanders -enfin, je m’égare). L’éditeur qui gère encore à peu près le mieux la sortie de jeux destinés à ce public reste Nintendo que l’on peut remercier pour chaque nouvelle sortie d’un Legend of Zelda, Pokemon ou d’un Super Mario Bros sans parler de licences plus matures telles que Bayonetta ou encore Monster Hunter.

Sans avoir une quelconque prétention de résoudre ce problème générationnel, je regrette simplement la disparition (ou presque) de ces licences hybrides qui ont accompagné notre adolescence et qui pourraient permettre aux ados salivant devant l’abondance des jeux fièrement alignés dans les armoires de mon rayon gaming de ne pas devoir choisir entre un Skylanders et un Killzone. Une porte de sortie se trouve peut-être du côté des développeurs indépendants mais là encore le parti pris tout public / public averti semble présent. Heureusement l’E3 2015 et l’annonce de futures sorties telles que Horizon : zero dawn, The last guardian ou encore Recore semblent avoir dressé un retour en grande pompe du jeu d’aventure tout public -celui-là même qui avait disparu du paysage vidéoludique au profit de FPS plus burnés-, et ce n’est pas pour nous déplaire quelle que soit notre génération.

3 Commentaires

  1. Je vois un peu ce que tu voulais nous dire. Entre des jeux +3 ans et des +18 il n’y a pas grand chose entre les deux (donc pour des enfants/ados entre 10 et 18 ans). De FIFA 16, on passe à GTA V, respectivement un jeu tout public à un jeu pour public mature et/ou averti. Nintendo est celui qui arrive à attirer beaucoup de joueurs avec ces jeux « hybrides » comme tu le dis.

    Mais bon, ça se vend bien aussi d’un autre côté ces jeux.

    (J’ignorais que tu avais un site ^^)

  2. Un article excellent, avec un point de vue très intéressant, comme toujours !

    Je pense que c’est un problème de conscience collective. Bien des parents achètent sans connaissance de cause (je préfère me dire que c’est le cas) à des enfants des jeux comme GTA V, Saints Row, ou encore South Park TSOT. Dans la cour d’école, à l’époque où l’on échangeait des billes et des cartes Pokémon, laisse place maintenant aux jeux vidéo. Et un gamin qui n’a pas les mêmes jeux que ses copains se sentira exclu (absence d’opinion), ou pire, se fera exclure car il sera différent (oui, dure-dure la vie).

    Je pense clairement, qu’avant 13-14 ans (selon la maturité), ce genre de jeu devrait être exclu, notamment à cause du sexe et des exemples moraux totalement abjectes (à cet âge, il ne vaut mieux pas avoir ce genre d’exemple sous les yeux).

    Est-ce que je pense qu’il faut acheter ce genre de jeu à ses enfants (dans l’absolu) ? Oui et non. Je serais tenté de dire qu’il faudrait que les parents s’instruisent davantage sur le sujet, ils auraient ainsi connaissance de jeux comme Rayman Legends ou Ori (pour ne citer qu’eux hein, il y en a pleeeeeeeeeeeein). Des jeux simples, magnifiques, avec une vraie richesse, et sans putes, drogue et autres joyeusetés. Mais il ne faut pas privilégier ce choix à l’acceptation de son enfant par les autres.

    1. Hé bien en ce qui concerne cet axe de sujet là je pense que la faute est peut-être à imputer à l’image du jeu vidéo comme étant dans l’inconscient de beaucoup de parents de la génération avant la nôtre comme un loisir pour les enfants. « Dans jeux vidéo il y a jeu, donc c’est tout public » or comme le dit avec beaucoup de franchise Rockstar et comme dans tout média, tout contenu vidéoludique n’est pas tout public.

      Je prends l’exemple de GTA V parce que la situation est un vécu réel mais ça peut s’appliquer à beaucoup de sorties du genre, la faute encore à un grand écart monstrueux entre du contenu tout public et du contenu bien plus mature.

      En tout cas merci beaucoup pour ce commentaire ! Qu’on soit d’accord ou non avec mon analyse j’apprécie que chacun puisse donner son ressenti et étoffer la réflexion.

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