MANGA | Kasane – La voleuse de visage : essai sur la laideur qui torture

Kasane – La voleuse de visage est un manga en plusieurs tomes créé en 2013 par Daruma Matsuura, dessinatrice et écrivaine dont on n’aimerait sûrement pas savoir ce qu’il se passe dans son esprit. L’histoire narre les péripéties de Kasane, une jeune fille au visage difforme quotidiennement moquée et harcelée par son entourage –camarades comme famille–, jusqu’au jour où elle trouve le moyen de voler des visages en les embrassant avec le rouge à lèvres que sa mère lui a laissé avant de mourir, et qu’elle lui conseille d’utiliser le jour où elle en aurait vraiment ras la casquette. C’est sombre, ça questionne, alors j’aime bien. La version française éditée par Ki-oon compte pour l’instant 10 tomes à acquérir d’urgence si vous êtes amateurs de glauque, de sombre et de fantastique.

Le manga pose des questions et invite à la réflexion, allant jusqu’à opposer des points de vue de manière presque simultanée au rythme des aventures d’une jeune Kasane à la fois passionnée de théâtre et désemparée par le sentiment de laideur qu’on lui renvoie.

La beauté, c’est le pouvoir

Kasane dérange, et Daruma Matsuura s’amuse à lui prêter des traits qui mettent le lecteur mal à l’aise : une bouche exacerbée et se tordant à chaque parole, le visage caché sous une large mèche de cheveux mais des yeux semblant pourtant nous fixer avec insistance. D’emblée, l’auteure remet en question notre réaction face à une laideur subjective : une interrogation sous-jacente sur notre rejet de la laideur.

Parce qu’être beau, c’est cool. Mieux : la beauté, c’est rassurant. C’est mignon et positif. La notion ne semble pas non plus avoir épargné le pays du soleil levant : la beauté est un pouvoir qu’il vaut mieux posséder sous peine de passer quelques tristes péripéties sociales. Les beaux visages que convoite Kasane sont d’ailleurs ceux des filles populaires de son établissement scolaire. Elles sont jolies, appréciées, ont un leadership naturel, en plus, pour certaines, d’être ses bourreaux.

L’action d’embrasser sa victime n’est sûrement pas anodine. Embrasser, c’est signifier son amour et son intérêt pour quelque chose ou quelqu’un. En clair, ici, l’action mise en scène est gênante, en plus de nous renvoyer à un désir d’être beau.

Dépersonnalisation consciente

Ce premier tome met également en lumière une autre grande réflexion : celle de la personnalité. En embrassant ses victimes, Kasane ne fait pas que porter leur visage, elle devient ces personnes. Elle les incarne dans leurs activités et l’on s’adresse à elle sous le nom de son visage, les autres n’étant pas au courant de la supercherie. En clair, sous leurs traits, elle n’est jamais personne d’autre qu’une usurpatrice, et cette dépersonnalisation consciente sonne comme un syndrome d’imposture.

Voler les visages semble être une analogie de la volonté de ressembler aux autres qui nous entourent : c’est un désir conscient de se dépersonnaliser, et donc, de ne plus vraiment être soi.

À ce propos, Kasane va rapidement se rendre compte que voler le visage d’un autre a des conséquences pour elle et les autres, qu’elle le veuille ou non.


Le tome 1 est riche en thématiques distillées dans un scénario qui nous place en complices d’un personnage principal dont on se retrouve à ne pas toujours partager les motivations, ni les actes. Le rythme est plutôt constant et les intrigues sont intéressantes. Le trait de Daruma Matsuura trouve un juste ton entre la rudesse d’une âme torturée et une volupté claire et esthétique. À lire d’urgence, accompagné d’un bon thé chaud et avec l’esprit grand ouvert.

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