LIVRE | ÇA, plus culte et plus flippant que Stranger Things

Depuis plus d’un an, Stranger Things soulève les petits cœurs remplis de souvenirs des trentenaires avec ses références – plus évidentes tu meurs – maintes fois soulignées par la critique à des films comme Les Goonies ou E.T. l’extra-terrestre. J.J. Abrams avait réussi, quelques années plus tôt déjà, à réaliser ce petit tour de magie, à savoir, réaliser dans les années 2010 un film qu’on dirait directement tiré des années 80 tout en incrustant une patte plus moderne et des effets spéciaux plus canons. Quelques années plus tard, Netflix l’a bien compris, les trentenaires sont nostalgiques et friands de tout ce qui pourra leur rappeler un pan d’enfance, notamment celui qui concerne les goûters Kinder Délice devant la télévision. Mais si la critique a beaucoup fait allusion aux aventures des Goonies ou à Spielberg, il est autre chose qui a fait « tilt » en moi en regardant Stranger Things, c’est bien sûr, l’influence du best-seller de l’horreur de Stephen King, ÇA.

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Pour presque tout le monde, CA, c’est le clown inquiétant interprété par Tim Curry dans l’adaptation culte réalisé par Tommy Lee Wallace et diffusé à la télévision américaine en 1990 (1993 sur M6 pour la France). Même sans avoir vu toute la série, dans l’imaginaire commun, CA est un clown qui apparaît dans une bouche d’égout pour dévorer un enfant en ciré jaune. En 2017, le clown a connu un nouveau pic de popularité avec l’ adaptation cinématographique de Andy Muschietti. Ne pouvant plus m’aventurer en salles obscures à cause de mon hyperacousie et des nouvelles technologies audio poussées au maximum de leurs capacités, je n’ai pas encore d’avis sur ce dernier mais il est certain que je le verrai  car ma curiosité est en ébullition.

Pour moi, CA, c’est avant tout mon premier souvenir de lecture de Stephen King à l’âge de 12 ans, le plus marquant, et sans doute le meilleur. CA, c’est un roman en deux tomes et plus de 1000 pages qui m’ont suivies tout un été et se sont montrées de meilleure compagnie que les autres gamins du camping. C’est mon premier roman d’horreur, mes premières rougeurs aux joues en lisant des scènes angoissantes et parfois carrément dégueulasses. CA a contribué à poser dans mon esprit encore fragile les premières pierres d’une imagerie liée à l’épouvante qui me hante encore aujourd’hui. CA m’a laissé un souvenir de lecture si fort que je n’ai pas pu m’empêcher de le relire 15 ans plus tard.

Mais venons-en au fait : pourquoi CA a t-il une place de choix dans un coin de mon cœur ?

UNE GENÈSE ET UNE HISTOIRE QUI PIQUENT FORCEMENT LA CURIOSITÉ 

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Rien que par sa genèse, ce roman mérite toute votre attention, et, si vous ne deviez lire qu’une seule oeuvre de Stephen King, ce serait peut-être celle-ci.

Publié en 1986 aux Etats-Unis, le roman rencontre le plus gros succès de librairie de cette même année. Il reste 35 semaines sur la liste des best-seller du New York Times dont 14 à la première place. Et si ce roman a été considéré et est encore considéré aujourd’hui comme la pièce maîtresse de son oeuvre horrifique, c’est certainement parce que Stephen King, las de son étiquette, pensait alors écrire sa dernière histoire d’horreur. Finalement, comme on le sait déjà, il livrera les années suivantes d’autres très bons romans d’épouvante comme Misery, Le Fléau ou Jessie, mais CA demeure une démonstration magistrale de ses talents d’écrivain.

L’idée du roman lui vient à la fin des années 70, lors d’une promenade, en traversant un pont. Il se demande alors ce qu’il se passerait si un monstre apparaissait et lui demandait pourquoi il traverse son pont. A partir de là, King concentre tout son talent pour tisser une histoire de gosses faisant face au Mal hantant leur petite ville :

En 1957, à Derry, George Denbrough, 6 ans, fait la rencontre fortuite d’un clown caché dans une bouche d’égout. Quelques heures plus tard, le garçonnet est retrouvé mort, un bras en moins. Plusieurs autres disparitions et morts d’enfants sont rapportées par les journaux au cours des mois suivants. Pendant l’été 1958, Bill, le frère de George, et ses amis, Eddie, Ben, Richie, Beverly, Mike et Stan, tous environ âgés de 11 ans, font la  désagréable rencontre de CA, une entité maléfique prenant tantôt la forme d’un clown, tantôt de l’une de leur peur intime. Ensemble, ils décident de former le club des Ratés et de combattre le monstre qui sème la panique sur leur ville.

1985. Mike, unique membre des Ratés à encore habiter à Derry observe de nouveaux événements morbides et effrayants. Ils rappellent ses anciens amis qui s’étaient promis de se liguer à nouveau si CA venait à resurgir …

L’HORREUR POUR GRANDIR : DU ROMAN D’ÉPOUVANTE AU ROMAN D’APPRENTISSAGE 

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Des premières pages jusqu’aux dernières, CA et son clown Grippe-Sou montrent ce qu’ils ont dans le ventre et manquent de retourner celui du lecteur. Le roman est une exploration longue et profonde de la peur, sous toutes ses formes. Si elle est majoritairement représentée par la figure du clown, elle s’habille en réalité d’autant de formes qu’il n’y a de peurs. Elle est sournoise et se glisse entre toutes lignes car, c’est bien là le talent de Stephen King : faire peur, surtout quand on ne s’y attend pas, et rendre monstrueux, tout ce qui ne l’est pas – ou ne devrait pas l’être. Au début du premier tome, il prépare minutieusement son terrain, glissant des détails en apparence anodins qui participent en réalité à créer un climat hostile et inquiétant dans lequel l’horreur va s’épanouir comme une fleur au Printemps. Contrairement à un mauvais film qui joue toutes ses cartes dès la première demi-heure, il ne faut pas moins d’un peu plus de cents pages pour que l’intrigue s’envole. Pour autant, King sait parfaitement ménager son suspense et piquer la curiosité du lecteur avide là où il faut. La mise en scène de l’horreur se fait donc subtile et intelligente, et on prend autant de plaisir à observer et patienter qu’à assister à l’irruption de la terreur. Grippe-Sou est bien évidemment l’incarnation la plus vicieuse et redoutable du Mal, pour autant, il n’est pas le seul à inspirer la crainte : les adultes eux aussi se font des figures redoutables par leur manque de lucidité sur les événements, mais aussi, par leur absence physique et affective auprès de leurs enfants. Aveuglés par leurs névroses (deuil impossible, violences physiques, syndrome de Münchhausen par procuration…), ils délaissent ou sapent la relation avec leurs enfants, les maintiennent à l’écart du réconfort du foyer familial, les poussant alors entre les griffes de la menace dehors. De même, Henry, brute épaisse de l’école, est dépeint comme un véritable monstre et se fait aussi menaçant et mortellement dangereux que le clown. L’horreur est donc à la fois fictive et bien réelle, elle est partout, dans la vie comme dans la tête, et Stephen King sait si bien nous la faire ressentir.

Mais CA ne serait pas un coup de génie sans la force de ses héros. Bill, Eddie, Richie, Mike, Ben, Bev et Stan sont certainement les enfants de 11 ans les plus attachants que la littérature ait connue. A travers ces sept paires d’yeux, King fait preuve de son talent pour raconter des histoires et pour raconter l’enfance. On vit les tragiques événements de Derry et les sinistres aventures du club des Ratés grâce à ces enfants dont on connait les moindres pensées, les peurs et les vies. Ils sont terriblement vrais et attachants, on voudrait faire partie de leur bande et c’est que King nous permet. On retrouve ces mêmes personnages à l’âge adulte, réunis pour répéter le même combat : ces aller-retours entre passé et présent sont une des grandes forces du roman car ils donnent non seulement une grande matière et une profonde psychologie aux personnages, mais aussi, car ils dessinent ce fameux pont entre l’enfance et l’âge adulte. En 1958, les enfants vivent leur dernier été d’innocence, leur rencontre avec CA les transformera à vie. Ce que le roman nous dit là, c’est que l’expérience du Mal, de l’horreur et de la peur est un passage obligatoire pour grandir et passer du côté de la vie adulte. Le jour où l’on ouvre les yeux sur la vie et tout ce qu’elle a de potentiellement horrible, signe la fin de la période bénie de l’insouciance. A partir de là, la peur ne nous quitte jamais plus vraiment et il est parfois nécessaire de mobiliser ses forces pour l’affronter et la faire taire.

CA n’est donc pas qu’un simple roman d’épouvante, c’est un roman d’apprentissage, un roman intelligent et fin, plus réaliste qu’on ne le laisse croire, un roman sur la vie. C’est une grande aventure et une formidable expérience à réaliser aux côtés du club des Ratés, qu’on est bien triste de quitter une fois la dernière page tournée.

Si vous avez aimé Stranger Things, lisez CA.

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