LIVRES | Trois livres dans ma « Billy » : j’ai pleuré à la fin (ou au milieu)

A quoi bon remplir une bibliothèque, stocker des centaines de livres, forcer les derniers achetés à serrer les rangs, si ce n’est pour conserver et immortaliser des souvenirs de lecture qui ont parfois autant de force qu’un événement de la vie, et les partager ensuite ? Dans cette deuxième édition des Trois livres dans ma Billy, je vous propose de me souvenir avec vous de trois livres qui m’ont bouleversée aux larmes et qui valent la peine qu’on se ruine le moral le temps de leur lecture.

IL FAUT QU’ON PARLE DE KEVIN, LIONEL SHRIVER

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La narratrice du roman nous prévient dès le départ : ce Kévin dont il est question n’est pas franchement sympathique. Elle le sait mieux que personne puisqu’elle est sa mère. Le roman se présente comme une série de lettres sans réponses qu’elle écrit et adresse au père de leur enfant dont elle est séparée. Elle retrace toute l’histoire de la relation d’Eva avec son fils, de sa naissance jusqu’à l’événement tragique qui a bouleversé la vie de toute leur famille : à 16 ans, Kévin exécute neuf élèves de son lycée avec une arbalète.

Quand bien même les premières pages du roman nous annoncent un final sanglant, le roman ne tire pas sa principale force ni toute sa cruauté de ce dernier acte. Il traite avant tout de l’éducation de « l’enfant-monstre » à travers l’analyse de la relation mère-fils et interroge l’instinct maternel et le désir d’enfant chez la femme. En effet, Eva ne veut pas d’enfant. Elle est une amoureuse passionnée, très heureuse dans son couple, elle s’épanouit dans son travail qui lui apporte enrichissement intellectuel et personnel, mais aussi reconnaissance dans son milieu. Elle cède à la pression de son mari désireux de construire une famille afin de ne pas le perdre et espérant « tomber amoureuse de son enfant » une fois qu’il sera présent, comme beaucoup d’autres mères semblent le rapporter. Seulement, ce coup de foudre n’arrivera jamais. Pire encore, Eva trouve dès la naissance son enfant anormal, terrifiant et consciemment mauvais uniquement avec elle.

A tous les âges, la relation entre Eva et Kévin prend la forme d’un huit clos angoissant. Kévin apparaît effectivement comme un être dénué de la capacité de ressentir des émotions, profondément sadique, manipulateur et animé d’une haine pour sa mère qu’il cherche à priver de son bonheur. Eva fait face seule car elle se heurte à l’incompréhension de son mari qui lui semble voir une toute autre facette de leur enfant. Elle est ainsi successivement confrontée à la peur de ne pas aimer son enfant puis à la peur de son enfant. Tout nous est raconté du point de vue absolument subjectif de la mère, laissant planer le doute sur la totale véracité des faits rapportés et créant une ambiance psychologiquement lourde, poisseuse, teintée de violences invisibles. Aussi, c’est habilement que le roman soulève la question suivante : Kévin né-t’il monstre ou le devient-il par la faute de sa mère ?

L’oeuvre de Lionel Shriver parvient à créer et maintenir un malaise sérieux et une tension qui tiennent en haleine et dérangent pendant ces 600 pages. Cette analyse au scalpel du modèle familial classique met en lumière les parts les plus sombres de la relation du couple devenu parents et de la psychologie de la mère dans son rapport à son enfant. Pour autant, elle ne fait pas de la mère une figure détestable ni diabolique, malgré les erreurs d’Eva, on ne peut que compatir et s’interroger en se mettant à sa place. Les questions restent d’ailleurs sans réponses et continuent de nous interroger après la lecture. C’est une histoire cruelle, qui ne laisse pas de place à l’espoir car elle ne minimise pas la vérité du désespoir d’une telle situation. Le roman est un coup de force et un coup de poing qui ne laisse pas insensible et qui, personnellement, m’a profondément chamboulée.

Le roman a été adapté au cinéma sous le titre original We need to talk about Kevin en 2011 par Lynne Ramsay, avec la toujours épatante Tilda Swinton, Ezra Miller et John C. Reilly. Bien qu’il ne parvienne pas à atteindre l’intensité émotionnelle du roman car il en manque évidemment la dimension épistolaire et l’abondance de détails, le film est une adaptation globalement fidèle, finement interprétée et qui sait lui aussi, à sa façon, créer une ambiance déplaisante et maintenir sa tension jusqu’au dénouement.

CITATIONS 

« (Kévin) – On fait dans la théorie ? Parce que je pense, moi, que tu as besoin d’avoir une vie. 
(Eva) – J’en avais une. Tu l’as prise. »

« Finalement, maintenant que les enfants ne labourent plus nos champs et ne nous prennent plus chez eux lorsque nous devenons incontinents, il n’existe plus de raison valable d’en avoir, et il est stupéfiant qu’avec l’avènement d’une contraception efficace on trouve encore des gens qui choisissent de se reproduire. En regard, l’amour, l’histoire, la satisfaction, la foi en « l’humanité » – bref toutes motivations modernes sont comme des dirigeables, immenses, suspendus et rares: optimistes, généreuses voire profondes, mais dangereusement infondées. »

LA PETITE FILLE DE MONSIEUR LINH, PHILIPE CLAUDEL

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Le huitième court roman de l’écrivain Goncourtisé et Renaudotisé Philipe Claudel est un livre que j’ai beaucoup conseillé et qui nous raconte une histoire toute simple. Un vieil homme, Monsieur Linh, est contraint de quitter son pays en guerre et part s’installer avec d’autres réfugiés dans un pays où la langue et la culture lui sont tout à fait étrangères. Il emporte avec lui Sang Dîu, sa petite fille qui n’est encore qu’un bébé, seule survivante de sa famille. Il ne se sépare jamais de l’enfant avec lequel il s’isole. Malgré l’impossibilité de se comprendre, il se liera d’amitié avec Bark, un veuf à qui la vie lui impose également la solitude.

La première chose dont il faut parler, c’est l’écriture de Philipe Claudel. Simple, légère, presque aérienne qui nous propulse avec une douceur infinie dans cette vie isolée, presque toute intérieure alors que le monde tourne autour. L’épurement facilite le contact avec Monsieur Linh, il permet également de laisser la place aux non-dits, notamment dans les « conversations » avec Bark. La poésie se cache entre les mots, entre les lignes, dans tous les blancs de la page.

La force du roman, c’est aussi sa capacité de lier des thématiques très fortes : l’amour, l’amitié, la solitude, le regard de l’étranger… L’amour semble être le seul et dernier sentiment qui habite Monsieur Linh. Son amitié, débarrassée de mots, avec Bark laisse – justement – sans mots mais pas sans émotion. Cette étrange liaison permet de réunir deux solitudes, toutes différentes, mais toutes désireuses de trouver un soutien et un apaisement. En somme, c’est un roman qui parle, c’est un roman qui touche. On ne peut pas rester de marbre.

Enfin la fin. Oui, le roman s’achève sur un genre de twist. Mais contrairement à un mauvais film de Night Shyamalan, ce twist-ci n’est pas que ça. Tout le roman ne tient pas dessus, avec ou sans, il reste magnifique. Néanmoins, cette surprise finale (que l’on peut sentir venir) confère toute sa complexité aux personnages et aux émotions qu’ils ressentent. Il donne sens à tous les gestes de Monsieur Linh et offre une seconde lecture bouleversante.

CITATIONS

« Ce peut-être aussi cela l’existence ! Des miracles parfois, de l’or et des rires et de nouveau l’espoir quand on croit que tout autour de soi n’est que saccage et silence ! »

« Quand ils sortent du café, Monsieur Bark prend par l’épaule Monsieur Linh et le raccompagne jusqu’à la porte de l’immeuble où se situe le dortoir, comme il le fait tous les jours désormais. Et puis là, les deux hommes se disent longuement au revoir en se disant bonjour. »

LE LIVRE DES CHOSES PERDUES, JOHN CONNOLLY

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Le Livre des Choses Perdues est une de mes dernières lectures et j’avoue que je ne m’attendais pas une seule seconde à fondre de la sorte en quittant ce livre. Ecrit par John Connolly, aussi connu pour ses thrillers très sombres, ce Livre des Choses Perdues est un roman de fantasy destiné à un jeune public; il a d’ailleurs était récompensé par deux prix en 2010 en cette qualité de roman de jeunesse. Et donc oui, je lis des livres pour les jeunes adolescents car il n’y a pas de sous-littérature et qu’il se cache des pépites dans tous genres, ce roman en est une preuve !

David, 12 ans, perd sa mère et sa complice avec laquelle il partageait l’amour des livres alors que dehors la Seconde Guerre Mondiale fait rage. Contrarié et attristé du nouveau mariage de son père quelques mois plus tard, la naissance de son petit frère et leur déménagement à la campagne, David se réfugie dans les livres d’où il entend des voix étranges sortir. Ses voix l’appellent, et parmi elles, celle de sa mère. Il remarque également un étrange passage dans le jardin, aussi intriguant qu’effrayant. Une nuit, il se décide à le franchir et se retrouve dans un univers parallèle semblable à ceux des contes de ses lectures mais beaucoup plus sombre et féroce. Pour retourner chez lui, il doit partir en quête du Livre des choses perdues et affronter ses peurs d’enfant et notamment l’Homme Biscornu.

Ce roman mérite bien ses récompenses car il est un conte initiatique passionnant et pertinent ! Véritable hommage aux contes traditionnels dont la visée est elle aussi didactique, il reprend les lieux communs et les personnages de ces derniers parmi les plus connus (loups, chevaliers, chasseurs, monstres dévorateurs ou encore Blanche Neige et ses nains) pour les pervertir et servir un monde fictionnel plus dangereux et effrayant encore à travers lequel le héros devra affronter bien des dangers. Cet univers de fantasy se teinte d’une ambiance fantastique et même horrifique, certaines scènes étant vraiment marquantes par leur caractère violent et malsain. Aussi, le roman s’adresse à une jeunesse pas si jeune et bien avertie. L’aventure en apparence enfantine se présente comme une métaphore du passage à l’âge adulte. David se réfugie dans les contes de fées pour fuir ses contrariétés, en traversant cet univers parallèle inspiré des contes, il est invité à quitter sa première lecture enfantine et d’y voir des interprétations et des messages plus profonds qui l’aideront non plus à fuir mais à affronter. Devenir un héros dans cet univers lui permet de devenir « un homme » dans sa réalité et ainsi, de faire le deuil de sa mère et accepter enfin de donner de l’amour à d’autres personnes de son entourage sans trahir l’amour maternel. Cette initiation se lit à travers l’écriture elle-même, rendant l’expérience plus subtile et plaisante encore : le roman s’ouvre sur une narration très simple et imagée, très propre à une littérature pour la jeunesse, pour petit à petit, se faire plus fine, plus analytique et plus mûre.

Le livre se présente également comme une ode à la lecture et à la littérature : parcourir les livres, s’aventurer dans les histoires, c’est s’aventurer dans la vie, devenir le héros de ses propres histoires, apprendre de ses propres rencontres, de ses réussites et de ses échecs. La littérature est une multitude de propositions de vies et c’est ce qui fait du livre un objet de prédilection pour initier l’enfant à ses futurs vrais voyages. Le Livre des Choses Perdues défend et illustre à la fois tous les super-pouvoirs de la littérature à une époque où la tentation de se détourner du livre est forte.

Mais au fait, qu’est-ce qui m’a fait tant pleurer ? La fin, toute en poésie et en morale non dégoulinante. L’aventure s’achève sur une leçon de vie intelligente, juste et touchante qui ne fait que sublimer la beauté de cet objet adressé aux enfants mais aussi et surtout, aux gens qui aiment lire tout simplement.

CITATIONS

« Les histoires veulent être lues, disait la mère de David dans un murmure. Elles en ont besoin. C’est pour cette raison qu’elles quittent leur monde pour se frayer un chemin jusqu’au nôtres. Elles veulent qu’on leur donne la vie. »

« J’avais surtout peur de la mort des autres. Je ne voulais pas les perdre et je m’inquiétais toujours pour eux quand ils étaient en vie. Parfois, je me dis que j’étais tellement terrifié par l’éventualité de les perdre que je n’ai jamais vraiment profité d’eux lorsqu’ils étaient vivants. »


A vos livres et à vos mouchoirs !

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