MANGA | Reine d’Egypte : Girl power à l’ombre des pyramides

Ma passion pour les documentaires n’est plus à prouver : séries, films, podcasts et autres conférences sont mon pain (presque) quotidien et ma liste « à écouter sur France Culture « n’en finit jamais de s’allonger. C’est donc sans hésiter que je me suis avidement jetée sur cette récente série de mangas, promesse d’une alliance réussie entre aventure épique, jeux de pouvoir, et documentation historique sur l’Egypte ancienne.

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Reine d’Egypte est une série de seinen mangas dessinés et scénarisés par Chie Inudoh. Fascinée par le monde des pharaons, elle choisit de planter le décor de son intrigue dans une Egypte ancienne la plus réaliste possible en nourrissant son imaginaire et ses connaissances d’une documentation sérieuse et riche. Egalement désireuse de conférer le premier rôle à une femme de caractère, c’est tout naturellement que Chie Inudoh décide de mettre en scène l’unique femme-pharaon de l’Histoire ayant exercé ses pleins pouvoirs : Hatchepsout, fille héritière de Thoutmosis Ier, 5ème souveraine de la XVIIIème dynastie de l’Egypte antique. Cette reine égyptienne méconnue du grand public a pourtant marqué son temps par son audace, son intelligence, sa modernité et son règne placé sous le signe de la paix grâce à une politique étrangère basée sur les relations commerciales intenses et non sur les conquêtes militaires.

Le premier volume s’ouvre sur une Hapchepsout boudeuse le jour du mariage avec son demi-frère Séthi, devenu Thoutmosis II lors de son couronnement. Malgré leur relation électrique depuis leur tendre jeunesse, ils doivent endosser ensemble les rôles de dirigeants du pays. Dès ses premiers jours de règne, Hapchepsout fait montre de caractère et tient tête à son demi-frère et mari, entendant bien asseoir un pouvoir plus fort que ce dernier et faire appliquer ses idées et ses décisions. Néanmoins, sa condition de femme constitue un frein à son ascension mais la jeune reine ambitieuse et fougueuse ne compte pas être réduite au silence – oh non !

Les deux premiers tomes de la série sont disponibles en France depuis cette année 2017 aux éditions Ki-oon dans la collection Kizuna. Kizuna est un mot très important de la langue japonaise qui désigne le lien, la force d’attraction qui relie les gens et les choses entre eux. Aussi, cette collection réunit des mangas pouvant passer entre les mains de tous les membres de la famille, des enfants aux parents ou inversement.

Le troisième tome paraîtra le 12 Octobre 2017.

UNE LEÇON D’HISTOIRE NI VUE NI CONNUE

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Reine d’Egypte c’est donc de l’histoire dans l’Histoire et Chie Inudoh sait parfaitement doser et équilibrer ces deux ingrédients. La toile de fond historique est magnifiquement posée et représentée à l’aide d’un dessin fin et fourmillant de détails. Décors de palais, de jardins royaux, de harems, de salle de trône ou encore, costumes et habits princiers sont sublimement mis en valeur. Bien évidemment, la dimension documentaire ne réside pas uniquement dans son décor : les coutumes et valeurs de l’époque sont habilement mariées au récit fictionnel, de la manière la plus naturelle possible. Lorsque quelque chose mérite d’être développé, l’auteur n’hésite pas à faire une courte pause dans son intrigue pour faire un point d’Histoire clair et concis avec nous, sans nuire au rythme du récit. Aussi, nous profitons d’éléments de connaissance sur l’Egypte sans la lourdeur d’une leçon d’Histoire magistrale. Tout l’exotisme et le mystère que représentent ce lieu et cette période historique donne corps à l’intrigue fictionnelle et fait planer une ambiance elle aussi mystérieuse rendant le récit plus exaltant.

Le manga permet également de faire la rencontre d’Hapchepsout, cette reine que le nez de Cléopâtre semble avoir réussi à nous faire oublier. La série compose une réelle biographie de cette grande femme à travers une narration qui nous invite à nous rapprocher au maximum de ce personnage pour mieux comprendre sa personnalité et ses ambitions. La jeune reine nous est rendue très sympathique notamment au moyen de flash-back nous la présentant enfant, admirative de son père le pharaon et déjà désireuse de marquer le pays par un règne juste et bon. En nous plaçant aux côtés de la reine, nous prenons un réel plaisir à l’accompagner dans son ascension politique, à apprécier son évolution, et en sortant de notre lecture, nous la connaissons bien mieux que si nous avions lu un manuel d’Histoire.

Le rythme de l’intrigue est par ailleurs très bon, alternant entre présent et passé, dimension individuelle et dimension politico-historique. Reine d’Egypte sait bien vite aspirer toute notre attention. Chie Inudoh tient le pari de nous en apprendre beaucoup sur l’Egypte et Hapchepsout sans que nous nous en rendions même compte, tant le récit est passionnant et divertissant.

UNE REINE GUERRIÈRE ET FÉMINISTE

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Hatchepsout a été une des reines-pharaons de l’Histoire mais la seule ayant réellement exercé tous ses pouvoirs, ce, grâce une fine intelligence et une stratégie politique minutieusement calculée. Bien que femme, elle désire gouverner en tant que pharaon comme un véritable homme, aussi, elle a régné en portant tous les attributs masculins du roi d’Egypte, symboles forts de la royauté égyptienne, comme le pagne court, le némès et même la fausse barbe.

Hatchepsout a donc tout pour faire d’elle une figure féministe inspirante à toute époque ! Le manga ne manque pas de mettre en avant la force de ce personnage et de lui faire porter des valeurs comme l’égalité des sexes et la justice. Dès l’enfance, la jeune princesse fait preuve d’une force de caractère mais aussi d’une force physique : elle dit haut et fort ce qu’elle pense et ne manque jamais une occasion de battre son demi-frère en combat à l’épée. Elle se montre également excellente archère et cavalière. La jeune fille, entourée d’hommes de pouvoir ou destinés à le devenir, veut sa part du gâteau et ne comprend pas qu’on lui demande de rester silencieuse et de faire des tresses à ses copines. En grandissant, Hapchepsout gagne en sagesse et comprend qu’elle ne doit pas agir frontalement pour parvenir à ses fins. Elle met à profit son intelligence dans des stratégies politiques, pour se confectionner un masque en société ou encore pour s’entourer de personnalités puissantes. Sa personnalité sensible et empathique finit en beauté ce portrait de femme puissante.

Le personnage d’Hapchepsout passe avec succès le test de Bechdel, ce, au plus grand profit de l’oeuvre et pour le plus grand plaisir des lectrices et lecteurs ! L’héroïne se montre forte et combative sans pour autant être figée dans un moule de femme froide et dure. Au contraire, la jeune reine est animée par des convictions qu’elle ne sait pas encore défendre au début de cette série. Elle est aussi très sensible, impulsive mais aussi immature, ce qui l’amène à faire plusieurs erreurs. C’est au fil du temps, des rencontres et des conseils qu’elle reçoit qu’elle parvient, petit à petit, à exercer un contrôle là où elle le souhaite. Elle est de ce point de vue un personnage habilement construit. Je regrette seulement que sa beauté physique soit pointée avec une telle insistance à plusieurs reprises dans le récit, ainsi que le fait que tous les personnages, hommes ou femmes, présentent des traits avantageux. Bien sûr, la beauté est vantée comme arme de duperie auprès des hommes et arme de pouvoir, néanmoins, je pense qu’un esprit girl power est possible et même tout aussi pertinent sans placer la beauté au centre de l’histoire.


Cette Reine d’Egypte a su conquérir mon cœur de lectrice comme elle a conquis son pouvoir. L’alliance entre fiction et dimension documentaire est une force pour cette série qui nous présente une Egypte crédible et sublime à travers le parcours d’une héroïne que l’on veut voir gagner.

Littéraire pas ratée, aquarelliste débutante et consommatrice boulimique de films d’horreur.

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