SERIE | ALIAS GRACE : L’adaptation captivante du roman de Margaret Atwood

Il ne me faut pas plus qu’un brin de solitude et un compte Netflix actif pour me faire voyager l’espace d’une soirée. Si ma dernière escapade a duré moins de six heures, elle m’a pourtant emportée très loin. Oui, ce dernier bingewatching a laissé une empreinte chaude dans mon petit cœur.

Alias Grace (ou Captive en VF) est une mini-série canado-américaine de six épisodes – de 40 à 50 minutes – créée par Mary Harron et disponible sur Netflix depuis le 3 Novembre dernier. Comme l’excellente et récompensée The Handmaid’s Tale (La Servante Écarlate) avant elle, la série est une adaptation d’un roman de Margaret Atwood, lui même adaptation romancé d’une histoire vraie. Alias Grace retrace dans le Canada du XIXème le destin peu enviable de Grace Marks, servante emprisonnée à perpétuité après avoir été reconnue coupable du meurtre de son maître et de sa gouvernante. Quinze ans après son procès, un médecin psychologue fasciné par cette affaire l’invite à raconter sa version des faits. Grace retrace alors les événements qui ont rythmé sa vie après son départ d’Irlande pour rejoindre le Canada, un père au comportement violent et abusif et une tripotée de jeunes frères et sœurs affamés sous le bras. Elle décrit avec patience et détails son parcours jusqu’aux événements sanglants qui l’ont conduite en prison et dont elle ne semble étrangement garder que de vagues bribes de souvenirs.

ENCORE UNE SERVANTE BAVARDE CHEZ MARGARET ATWOOD

Alias Grace

Une fois encore, Margaret Atwood place une femme servante au cœur de son intrigue et lui offre une parole et une réflexion intérieures riches et libres, contrairement à sa condition sociale extérieure. Ici campée par une Sarah Gadon hypnotique, la servante Grace Marks livre un regard subjectif sur sa vie depuis son arrivée au Canada jusqu’aux événements tragiques qui l’ont conduite en prison. Son histoire est ponctuée de réflexions personnelles, fruit d’un regard observateur sur la société.

Ce récit à la première personne se fait très vite fascinant et immersif. On plonge volontiers dans la vie de Grace, boit ses paroles de la même façon que le médecin psychologue qui l’écoute, et partage ses joies comme ses peines. Cette narration simple et sobre est secondée par une réalisation toute en retenue qui n’a nul besoin de déployer milles et un effets pour capter l’attention. Le souci des détails des décors, des objets, des vêtements, des visages et des bruits nous fait vivre pleinement l’aventure du quotidien de l’héroïne et renforce la sensation de tout connaître d’elle. Sans forcer, la série maintient notre attention au plus haut niveau durant ses six épisodes et fait naître le palpitant et l’inquiétant.

Si Alias Grace se fait aisément si captivante, c’est bien parce qu’elle n’est pas qu’une simple tranche de vie du XIXème siècle mais un thriller redoutable. Grace a-t-elle assassiné ou non deux personnes quinze ans plus tôt ? , Grace ment-elle ? , Grace est-elle folle ? , sont les questions qui emballent le cœur du spectateur durant près de six heures. Le suspense est constant, la tension grandissante et l’envie irrésistible de connaître la vérité dévorante. Le médecin psychologue, figure miroir du spectateur, illustre parfaitement l’impatience et la fascination pour l’histoire de Grace, fascination qui sombre du côté du fantasme pour le personnage – pas sûr que le spectateur tombe amoureux lui. La série joue finement avec sa narration à la première personne : le point de vue intérieur et la parole entièrement subjective de Grace nous transportent mais nous questionnent tout autant. Il ne s’agit que d’une version des faits et, quand bien même nous avons envie de la croire – et surtout de croire la servante innocente -, il est toujours rappelé qu’il est possible que ce récit soit mensonger ou romancé. Le doute s’immisce partout, interroge le réel et même le surnaturel à certains instants, et fait du spectateur un enquêteur à part entière.

UNE VOIX FÉMININE POUR UN MONDE MOINS MASCULIN

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Alias Grace n’est pas qu’un simple thriller historique et psychologique. Ceux qui ont lu ou vu La Servante Écarlate le savent : Margaret Atwood ne choisit pas ses personnages de servantes pour rien. Grace ne se contente pas de rendre compte des faits, elle fait preuve d’un sens aiguisé de l’observation de ses semblables et de distance sur elle-même et les événements qui l’ont touchée de près ou de loin; Grace dresse, en filigrane, une critique d’une société patriarcale bâtie pour le seul bien-être de l’homme qui détient le pouvoir et agit sans jamais assumer les conséquences de ses actes. Les hommes placés sur sa route – père, maîtres, amis, médecin et même époux – portent tous leur part de vice, de violence et de perversion. La vie de jeune femme que dépeint Grace est une vie de danger car la prédation masculine y est omniprésente, d’injustice et de souffrance car les dégâts de cette prédation ne sont jamais punis, pire encore, les victimes sont considérées coupables. Le seul véritable amour, tissé de tendresse et de respect, ne pourra naître pour Grace que dans une amitié complice avec une autre femme, sa collègue et amie Marie.

Le personnage de la servante n’est donc pas seulement un rôle mais aussi une métaphore : la société du XIXème et notre société contemporaine souhaite réduire la femme au rôle de servante. Elle ne devrait être qu’une mère, une épouse, une bonne, une amante, avec ou sans sa volonté, pour satisfaire des hommes si mal éduqués qu’ils croient détenir naturellement un pouvoir supérieur. Grace ne remplissant aucune de ces fonctions s’en trouve condamnée à vie à l’enfermement et à une réputation de paria.

La série illustre donc les violences dont sont victimes les femmes et ne cache pas son engagement féministe tout à fait dans l’air du temps. Elle montre sans discours, atteint les consciences sans armes. Ce déferlement de violences attriste et choque, si bien que le spectateur n’aura sans doute pas le cœur à condamner trop sévèrement la servante, quand bien même le doute plane sur sa réelle innocence. Un acte de violence ne serait-il pas, après tout, la seule et unique réponse possible aux violences subies tout une vie quand sa parole ne peut être entendue ?


Alias Grace est un savant mélange de drame historique, de thriller psychologique et de pamphlet contre une société particulièrement redoutable et violente pour ses femmes. Elle divertit efficacement en jouant habilement des codes du genre policier. et maintient en haleine pendant six épisodes bien rythmés et équilibrés. Le divertissement gagne en finesse et en profondeur grâce à son regard féminin(iste). Malgré les jupons d’un autre temps, la série traite d’un présent qui n’a pas autant évolué qu’on aimerait s’en vanter, en atteste aujourd’hui l’affaire Weinstein et toutes celles révélées à sa suite. Tout en mettant en scène une affaire ancienne, la série traite en réalité de notre époque et de ses travers sexistes qu’il est grand temps de corriger.

 

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