SÉRIE | The OA (NETFLIX)

Création de Zal Batmanglij et Brit Marling produite par Netflix en partenariat avec Plan B Entertainment et Anonymous Content et sortie sur la plateforme le 16 décembre 2016, The OA est le genre de série que l’on savoure seul à la nuit tombée, les volets fermés et l’esprit grand ouvert. Si vous n’aimez pas voir votre cerveau sondé : passez votre chemin, car derrière ses étiquettes de drame et de science-fiction se cache une oeuvre résolument métaphysique.

Robert Louis Stevenson disait :“L’important, ce n’est pas la destination, mais le voyage en lui-même.

Oui. C’est peut-être ce qui fait de cette série une expérience bien plus qu’un simple divertissement. Détachez-vous de la forme. Acceptez d’être emporté dans un voyage dont vous ne connaissez pas la destination. Soyez-en certain : qui que vous soyez, et où que vous vous trouviez, The OA vous amènera inexorablement vers un questionnement de vous-mêmes à travers un récit initiatique dont vous ne ressortirez pas inchangé. Je ne saurais trop vous conseiller de regarder le premier épisode avant de lire cet article.

Prairie Johnson est immortalisée par un téléphone portable alors qu’elle saute d’un pont. Elle s’en sort et la vidéo devient virale : cette rescapée avait disparu depuis de nombreuses années. Elle est ramenée par ses parents au domicile familial. Premier problème : cette jeune femme qui était aveugle depuis son enfance ne l’est plus. Second problème : elle est obsédée par l’idée de retourner là d’où elle vient. C’est alors que l’histoire commence.

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WE(L)COME

Prairie dit avoir besoin de cinq personnes pour retourner d’où elle vient mais c’est six personnages qu’elle va rassembler pour leur conter son histoire. Car le sixième, c’est vous.

À l’instar de ce panneau “WE COME” dès le début de Silent Hill 2 dont le L tombé transformait “bienvenue” en “nous arrivons”, sous-entendant que le joueur allait vivre sa propre expérience distincte de celle du personnage, les créateurs semblent ici avoir également voulu inclure le spectateur par des procédés visuels et d’écriture.

Lors des actions au présent, la caméra se place délibérément en vue à la première personne : elle est nos yeux. Elle nous place en tailleurs à leurs côtés lors de leurs réunions. Elle frôle les acteurs ou les suit en courant. Comme eux, nous découvrons l’histoire. Comme eux, nous sommes spectateurs des rebondissements. Plus les épisodes défilent, plus il apparaît évident que notre propre expérience de la série est mise en abyme par l’expérience des personnages à l’écran.

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DE LA THÉORIE PHILOSOPHIQUE DES MULTIVERS

La série aborde la théorie de la séparation du corps et de l’esprit à travers le thème des EMI : les expériences de mort imminente. Une théorie de philosophie était de considérer que le corps et l’esprit appartiennent à deux univers distincts mais parallèles et connectés. Ainsi ce qu’on désigne comme étant “le monde” est à penser comme des multivers coexistants. Le corps appartiendrait au monde du physique : celui que l’on voit, que l’on touche, que l’on expérimente sensoriellement de manière directe. L’esprit appartiendrait quant à lui au monde des idées : un monde sans limite physique, imperceptible physiquement mais dans lequel notre esprit évoluerait. Ainsi l’esprit aurait besoin d’un corps pour pouvoir évoluer dans le monde physique. Mais sans corps dans le monde des idées, le champ des possibles ne serait plus restreint par les lois du monde physique.

La proposition des créateurs vous touchera ou ne vous touchera pas selon votre sensibilité au sujet, mais à cet exercice périlleux de vous montrer l’inmontrable j’ai trouvé la proposition vraiment excellente.

Au fil des épisodes s’installe une remise en question de plusieurs thématiques fondamentales : la notion de liberté, le bien et le mal et le pouvoir de l’esprit sur le corps étant les plus mises en lumière. Au nom de quoi peut-on justifier un acte cruel ? Peut-on être plus libre enfermé que libre ? Le corps n’est-il réellement qu’un support physique à notre esprit ? Ces concepts sont tantôt caressés, tantôt morcelés, parfois même jetés à notre visage, passant d’un point de vue à un autre tellement de fois que nos pensées et nos certitudes finissent par en être embrouillées.

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PLUS C’EST COURT, PLUS C’EST BON ?

Cette première saison nous gratifie de 8 épisodes. Si d’aventure on était tenté de trouver cela court, ce sentiment s’efface assez rapidement une fois la série digérée. La réalisation oscille entre du visuel très léché et des plans instinctifs dans un rythme soutenu. Les personnages principaux et secondaires nous servent des interprétations justes et certaines scènes qui pourraient flirter avec le ridicule deviennent rigoureusement prenantes, peut-être grâce à l’audace assumée des créateurs. La série vient titiller notre envie d’en (sa)voir plus à chaque fin d’épisode.

Mais une fracture vient se créer au moment où l’histoire –par les contradictions qu’elle nous présente à parfaite égalité– nous mène par le bout du nez, comme pour nous rappeler la phrase de Stevenson : “L’important, ce n’est pas la destination, mais le voyage en lui-même”. Je ne saurais trop vous conseiller de graver cet adage dans votre mémoire sous peine de constamment lutter entre deux sentiments contraires que viendraient faire se heurter le fossé entre votre voyage et la fin de la série. Car au delà de l’histoire, au delà de l’envie de savoir, et au delà des rebondissements : c’est bien d’un récit initiatique dont il s’agit ici, destiné à vous faire entreprendre un voyage spirituel et non à simplement vous divertir. Votre périple se terminera après avoir atteint le point d’orgue de cet épisode final qui tend à donner à l’histoire toute sa dimension.

Alors peu importe la vérité, peu importe la finalité et peu importent les questions qui subsisteraient après l’énigmatique scène finale du dernier épisode, vous serez arrivé à destination : peut-être changé, peut-être déstabilisé, peut-être grandi. Et sûrement impatient de savourer la saison 2 déjà annoncée par Netflix.

Journaliste déchue, rêveuse en plein spleen, dangereuse vegan et slowrunner de talent.

1 Commentaire

  1. Merci pour cette analyse,

    Cette série a tout pour me plaire : Science fiction , multivers. Mais comme je l’avais déjà écrit sur l’article sur Légion. J’ai peur de ce coté psychologique.

    Et au contraire de ce qui est dit dans l’article, avoir les clés de lecture avant de visionner la série va peut-être me faire passer outre. Quoi qu’il en soit je vais me laisser tenter par visionner le premier épisode de cette série.

    De plus l’article est super cool et très bien documenté. Une vraie grosse plus-value.

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