BILLET | Ce soir où j’ai eu le courage de te réécrire.

Je crois peu en l’homme, le futur et le monde ce qui fait clairement de moi une misanthrope assumée. Néanmoins, si je ne me résigne pas encore à rejoindre un désert de solitude c’est parce qu’ il me reste deux choses en lesquelles je crois vraiment : l’Amour et le Destin (han la meuf). L’amour j’aime bien, et le destin je suis curieuse. Et quand il s’agit de parler des deux, raconter mon histoire avec Merry tombe à point.

JANVIER. PLUS TÔT DANS L’ ANNEE.

Cela faisait deux ans que je n’avais pas parlé avec Merry, encore moins lu de mots d’elle car je ne lui en avais pas écrit non plus. Bref, Merry avait loupé quelques épisodes de ma vie et je commençais à prendre du retard sur les siens aussi. On a laissé le silence s’installer, comme le font plein d’autres gens, sans aucune raison. 2016 s’achève et vient la période pénible des vœux pour souhaiter tout un tas de trucs abracadabrants à tout un tas de gens dont on oublie le plus souvent de s’inquiéter de leur bonheur le reste de l’année. Alors que j’avais déjà fait le tour de mon répertoire, quelqu’un a qui je n’avais pas pensé m’est apparue, non pas comme une apparition car maintenant on a les réseaux sociaux et ça suffit amplement à faire resurgir des connaissances négligées. Merry avait tourné une vidéo pour présenter un futur projet d’émission. J’ai cliqué et je crois que je n’ai rien suivi de ce qu’elle disait. Je l’ai juste vu, elle, inchangée, et j’ai surtout entendu résonner cette voix telle que je l’entendais des heures entières à travers le combiné. Comme une madeleine de Proust, le timbre de Merry m’a replongé dans un flot de souvenirs qui m’ont serré le cœur.

(2) - Copie
Comme ça.

DOUZE ANS PLUS TÔT. ÉTÉ 2005.

J’ai quinze ans, je viens d’avoir le brevet des collèges et une nouvelle poussée d’acné. Je ne pars pas en vacances cet été. Mon père avait un tout nouveau vieux PC installé dans sa chambre avec une connexion Internet Free via ADSL totalement bancale et un micro. Bref, cet été s’annonçait sous le signe d’une pointe technologique jamais atteinte encore dans notre foyer. Aussi, je ne pourrais dire si ce fut un bel été chaud et ensoleillé, je n’en savais rien même quand j’y étais ; mes journées consistaient à regarder des DVDs dans le noir de ma chambre et à traîner des jours entiers sur les forums et Allociné.

Un après-midi, j’ai envisagé une inscription sur un sombre forum qui parlait cinéma et notamment du dernier film d’Alexandre Aja, La Colline a des yeux. Nous étions quatre sur la conversation – et sur le forum tout court – , ça allait bon train pour dire que « c’était cool » parce qu’on était des vrais ados fans de films d’horreur. Très vite, mon attention s’est portée sur une personne qui était incroyablement active sur un si petit espace d’échange et nos posts sont vites devenus des conversations en direct. Si bien qu’au bout d’une cinquantaine de messages qui n’étaient plus adressés à l’ensemble de la « communauté », elle me propose qu’on discute sur MSN. À une époque où Internet était considéré comme un non-lieu par la majorité d’une population encore méfiante, ajouter quelqu’un sur MSN constituait une petite prise de risque à faire cauchemarder tes parents : n’avais-je pas inviter un pédophile dans la boite à Wizz ? Heureusement, il s’est très vite avéré que Merry, de son petit pseudonyme, était une ado de quinze ans comme moi, qui s’ennuyait durant son été, comme moi, qui aimait le cinéma, comme moi, beaucoup parler et partir dans des histoires délirantes, comme moi. Elle était comme moi. Et super cool. Seulement : elle habitait dans le sud de la France et moi tout à l’opposé.

Si cette rencontre avait une chance sur plusieurs milliards d’avoir lieu, l’essentiel avec Merry n’est finalement pas ce point de départ mais la durée. Notre relation est progressivement devenue une conversation à plein temps, un échange ininterrompu, une connexion au-delà de l’ordinateur. Nous passions littéralement nos journées sur MSN, exaspérant nos parents et ignorant le Soleil, à échanger, créer des montages photos ou vidéos pour se faire marrer, écrire des histoires. Quand ce n’était pas assez, on se téléphonait et c’est ensemble que nous avons explosé notre record de temps passé au téléphone : neuf heures. De 21h à 6h du matin. Un exploit, je sais.

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Quand la Freebox plantait.

Avec Merry, j’ai d’abord partagé mes centres d’intérêts : des films de super-héros à la saga Harry Potter ; de la littérature classique aux musiques de films. Puis, nous nous sommes nourries mutuellement de notre amour pour les histoires. Très vite, nous nous sommes mises à écrire, à inventer des histoires pour tout et n’importe quoi. Je n’ai jamais autant écrit de ma vie. Nous étions d’une productivité folle : trois faux scénarios de télé-réalité, une dizaine de fanfictions parodiques, des essais bidons et une pièce de théâtre. Puis, on a finalement tout partagé : nos vies de lycéenne, le quotidien des cours, des copains, des copines, de nos familles, de nos animaux. Lorsqu’une nouvelle valait la peine d’être annoncée, elle faisait partie des premières personnes à qui écrire. Elle a été la première à qui j’ai annoncé ma première rupture. Merry, pour les autres, c’était « ma meilleure copine d’Internet » et je crois qu’ils m’écoutaient poliment en parler, en pensant peut-être que c’était un peu naze de s’en remettre à la rencontre d’une inconnue sur Internet pour se construire de grands moments. Ça a continué comme ça encore longtemps, après le lycée, pendant nos années d’études, nos premières vies amoureuses, nos premiers pas de jeunes adultes dans le monde du travail. Je suis restée dans ma Normandie et Merry faisait des aller-retours entre son sud natal et la capitale. Pourquoi ne jamais avoir pris fermement la décision de se rencontrer ? J’ avais déjà rencontré une parisienne et un breton avec qui j’avais énormément sympathisé via un autre forum – oui j’étais à peu près sur tous les forums de la toile à cette époque – quelques années plus tôt et tout s’était très bien passé. Un vrai mystère, ou plus honnêtement, la peur de casser quelque chose en franchissant la limite du réel par le contact physique. Oui, parce que ce qui était si bon, c’était aussi cette distance : que risquer de quelqu’un qui ne connaît vraiment ni votre famille, ni vos amis, ni les lieux que vous fréquentez ? Cette distance permettait de TOUT se dire, sans jamais craindre d’aller trop loin et de froisser l’autre. Alors oui, se voir IRL, c’était devenu presque tabou, on en parlait comme d’une possibilité impossible.

Les années sont passées, les études ont avancé et nous continuions de parler jusqu’à cette dernière conversation qui s’est terminée comme toujours par des « à bientôt » chaleureux et la promesse de se reparler très vite. Et puis,

On a oublié.

Oublié d’écrire. On a oublié de se parler pendant des jours, des semaines, des mois, deux ans. Et pourtant, je ne lui reprochais rien, je ne pensais pas avoir manqué à notre amitié. Plus le temps passait, plus il était difficile de rouvrir ce fil de conversation, plus je me sentais illégitime dans son quotidien alors qu’aucun signe ne me disait de reculer. J’ai abandonné lâchement, facilement et j’ai invoqué « la vie » comme à chaque fois qu’on ne comprend pas pourquoi les choses changent.

C’est tout ça qui est remonté quand j’ai entendu la voix de Marie. Et c’est cette voix qui m’a décidée à cliquer sur son onglet de conversation Facebook. Je n’ai pas conservé de copie de ce message mais dans mes souvenirs lointains d’il y a trois mois, cela ressemblait fort à la tentative d’une ex désespérée pour récupérer celle qui serait partie sans raison :

« Je viens de regarder ta vidéo et d’entendre ta voix m’a vraiment fait quelque chose. Tout m’est revenu : notre passion pour les mêmes musiques, les mêmes films, la littérature ; notre pièce de théâtre, nos fanfictions pourries, nos pollutions de forums, nos conversations MSN…Tu as tellement fait partie de ma vie que je suis émue d’avoir indirectement de tes nouvelles….. Je voulais juste t’écrire que tout ça avait vraiment compté et que j’espère que tu es heureuse. Je n’attends pas de réponse à ce message (mytho) mais j’avais vraiment trop envie de te l’écrire. »

Et je jure qu’il ne s’est jamais rien passé de charnel entre nous.

Et le miracle qui a suivi à peine dix secondes plus tard ressemblait à ça :

« OOOOOOOOOOHPUTAINJESUISTROPHEUREUSEQUETUMECRIVES!!!!!!!! ».

Trois messages plus tard, un rendez-vous dans ma ville était organisé. En trois messages après deux ans d’absence, il était décidé que l’on se retrouve et que l’on se voit EN VRAI pour la première fois.

dariajane

Merry est venue. On s’est prise dans les bras en pleurant un peu, on a parlé sans s’arrêter toute la journée et elle a déjà dû rentrer. Je suis venue chez elle deux semaines plus tard. Depuis, on ne s’arrête plus de se parler. On se fait la même mini-tresse dans les cheveux, on regarde les mêmes chaînes Youtube pour critiquer avec nos copains en mangeant le soir, on a eu des expériences amoureuses similaires, on a continué à beaucoup lire, écrire, regarder des films et des séries, écouter de la musique, sortir; on a continué à vivre comme nous l’avions toujours fait : en parallèle. Une fois le temps rattrapé, tout est rentré dans l’ordre oublié il y a deux ans et nous sommes désormais deux sur ce blog.

Alors voilà, j’ai perdu et j’ai laissé partir des amitiés, même celles qui ont beaucoup compté. Certaines se sont éloignées en m’indifférant, d’autres m’ont mis une claque avant de passer la porte. Mais la seule vérité que je retiens c’est qu’il ne s’agit que d’un peu de volonté et de beaucoup d’amour, le tout motivé par la nostalgie. Avoir le courage de renvoyer un message un jour, une fois, pour voir. Ça marche.

Le destin et l’amour. Voilà.

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