SÉRIE | MESSIAH : ma petite claque de janvier

Mardi soir. C’est le déluge à Paris, comme depuis une semaine. Mon salon est plongé dans la pénombre à peine troublée par l’écran de la télé qui projette les nouveautés Netflix. Le silence n’est rompu que par le choc sourd des gouttes d’eau s’écrasant sur le double vitrage.

Parmi les suggestions à l’écran, l’une se démarque par la promesse qu’elle porte en elle : Messiah, fiction uchronique retraçant le parcours d’un orateur présenté comme un prophète. Je n’en ai pas entendu parler et je ne sais pas qui l’a réalisée mais je suis déjà certaine d’une chose : je ne peux pas passer à côté d’une oeuvre qui mêle uchronie contemporaine, adaptation théologique et phénomènes sociétaux pour toute l’invitation qu’elle me tend à bras déployés.
Curiosité piquée. Je clique.

Qu’on se le dise d’emblée : mon intérêt pour la religion se limite à la pure étude de la théologie d’une part, et à l’étude sociologique du lien entre religion et société d’autre part. Pour le reste, je suis un électron libre en quête de spiritualité au sens philosophique, piochant çà et là les concepts qui résonnent en moi. Tel était mon état d’esprit à l’instant où j’ai cliqué et celui dans lequel je rédige cet article.

Qu’est-ce que l’audace ?

C’est le point d’uchronie qui ouvre la voie à cette saison de 10 épisodes. Dans un 2020 alternatif, la ville de Damas s’apprête à être détruite. Dans le chaos général, un homme prêche à voix haute. Devant l’objectif de quelques téléphones portables, il enjoint la foule à avoir la foi : leur heure n’est pas venue. Les chars d’assaut ouvrent le feu mais une impressionnante tempête de sable mène au retrait des troupes attaquantes. Peu à peu, on célèbre ce prêcheur et sa présence sur les réseaux sociaux alerte bientôt les autorités internationales jusqu’à la CIA.

PAUSE

–Un temps pendant lequel je m’étonne que cette série ait bien pu trouver un financement et des autorisations de tournage et de diffusion quelconques vue la témérité de son épisode pilote–.

Messiah pose les bases d’une série d’événements uchroniques dont les réactions en chaîne vont avant tout venir questionner les conséquences sociétales et géopolitiques à la viralité d’un tel événement à notre époque, mais aussi de manière plus philosophique la notion de croyance : peut-on vraiment croire ce que l’on voit ? Entend-on ce que l’on souhaite entendre ? Quelle est l’impact de notre volonté sur notre perception du monde ?

messiah

Le poids de ce que l’on raconte

Votre vous de 13 ans s’en souvient peut-être encore : le fantastique est un genre anciennement littéraire qui fait survenir des éléments surnaturels dans un décor réel, sans jamais basculer franchement d’un côté ni de l’autre.

À ce propos, si l’on me disait que Michael Petroni, le créateur de la série, avait été funambule dans une autre vie, je n’aurais aucun mal à le croire tant Messiah joue avec la nuance. La série est un camaïeu de gris, de la lumière de l’espoir à l’obscurité du Jugement Dernier. Dans la série, qui semble définitivement obéir à la théorie du choix obligatoire de Sartre, chaque choix et son inverse s’entremêlent en une danse fractale hélicoïdale de conséquences contraires qui co-existent et se répondent pour dépeindre un canevas de réalité alternative absolument prenant.

Les principaux pions sur cet échiquier sont évidemment les différents protagonistes, chacun ancré dans une histoire personnelle forte. Par leurs choix et leurs actions, leurs chemins se croisent et se séparent perpétuellement pour changer la donne des événements. Et puisque la viralité d’un peut-être prophète sur l’internet mondial ne saurait être sans conséquence internationale, cet événement promet d’avoir quelques répercussions géopolitiques importantes. Toute cette toile de relations interpersonnelles sert l’éventail des conséquences qui viendront finement épicer la fin de la saison.

Messiah

Al-Masih : l’incarnation de l’altérité

Le plus énigmatique est forcément le personnage principal, qui est appelé (et non se fait appeler) Al-Masih mais dont l’identité pourrait se révéler être bien moins divine. Le personnage incarne à lui seul à la fois la religion au sens large, la croyance, l’espoir mais aussi l’usurpation, la manipulation ou encore le complexe de dieu. Il laisse dans son sillage tout un panel de réactions différentes de la part des gens qui le côtoient — ou pas : de la foi aveugle à la méfiance ou encore l’intérêt ciblé.

Tout dans la scénographie et le jeu de l’acteur Mehdi Dehbi suit le même slalom incessant entre tout et son contraire : cet Al-Masih, qui qu’il soit, est paradoxalement une figure désincarnée.

D’ailleurs, cette volonté se traduit à l’écran par son approche scénographique. D’un côté, il emprunte les codes sémantiques de la figure christique : cheveux détachés, jeux de halos et expression faciale bienveillante. Et, bien que l’on n’ait a priori pas connaissance de l’origine du personnage, il semble être né en Proche-Orient, ce qui lui confère d’emblée une représentation plus exacte que les représentations occidentales depuis des siècles. Dans ce cadre, toutes les scènes qui le montrent sont motivées par des personnages extérieurs. On lui parle, on le surveille, on le traque, mais le personnage lui-même ne se montre jamais introspectif.

De même, les motivations de ses actions restent incertaines pour les autorités à sa poursuite. Lui-même maintient l’interrogation en se décrivant simplement comme « un messager » ayant accès au « livre de [son] père » sans livrer plus d’information. Pourtant, à l’exception d’un échange privé, celui qui veut guider –au sens propre comme au figuré– offre un discours ambigu teinté d’espoir et de libre arbitre unifiant tout le monde mais évoquant aussi le Jugement Dernier, cependant sans jamais imposer d’intention directe. Le personnage construit son influence sur des discours empruntés aux textes religieux, mais également à des textes n’ayant pas de rapport avec la religion, si bien qu’il n’est jamais dit que ce que l’on veut bien entendre tant tout est interprétable.

Messiah

L’alter-ego

D’un autre côté est dépeint le portrait d’un imposteur semblant faire usage de la programmation neuro-linguistique pour de la manipulation à grande échelle. Cette facette transparaît également dans les rares moments où le personnage, les cheveux attachés, arbore une palette d’expressions faciales bien plus marquées.

Telle est la nuance que vient apporter ce pendant identitaire d’Al-Masih. Un dialogue, un contact visuel et puis un geste qui vient remettre en doute la spontanéité de cet échange. Une injonction personnelle dénonçant insidieusement des pratiques religieuses de tous bords qui interpelle. Des téléportations à expliquer et des motivations à comprendre : s’il ne vient pas d’ailleurs, alors son identité est la clé et se trouve quelque part dans des registres. C’est ainsi que l’agente de la CIA Eva Geller va se lancer dans un véritable jeu de piste pour comprendre qui est derrière Al-Masih. Car si cette figure publique ne semble pas avoir de motivations, chacun se souviendra des cours de philosophie nous apprenant que dans l’interaction, rien ne peut être totalement dénué d’intention.

S’il était un manipulateur souffrant du complexe de dieu, on pourrait être tenté de conclure que le personnage est en pleine maîtrise de sa narration jusqu’à ce que certains événements imprévisibles viennent inlassablement rajouter une nouvelle couche d’incertitude.

Alors, prophète ? Antéchrist ? Imposteur ? Rusé ? Bienveillant ? Calculateur ? Visionnaire ? Si vous cherchez une réponse concrète à cette question, rappelez-vous que l’on nage ici dans du fantastique dans sa plus pure forme.

Quoi qu’il en soit, ce personnage mystérieux au charisme manifeste a pour lui une écriture et une interprétation très convaincantes, en faisant un protagoniste aux multiples facettes créant au fil des épisodes des interrogations qui convergent en un délicieux sentiment de malaise.

messiah

Voir et croire

Le second protagoniste qui passe son temps d’un côté et l’autre du miroir n’est autre que nous, le spectateur : parfois, nous nous tenons au milieu de cette foule aux multiples intérêts pour cet Al-Masih afin de voir de nos yeux ce que les personnages expérimentent. Nous sommes placés là, représentés par cette caméra tremblante dont la vision est obstruée par quelques têtes amassées devant nous.

Parfois, nous sommes l’œil derrière l’objectif de la caméra, observateur omniscient et distant de la scène qui se déroule devant nous. Nous sommes posé dans le décor, proche, intime spectateur de la scène depuis un autre plan.

Dans l’un et l’autre cas, la photographie est d’une esthétique marquée et contemplative. On le ressent : il y a eu un travail tout particulier accordé la réalisation au niveau sémiologique et elle se tient tout au long des 10 épisodes. Le rythme est lent pour nous permettre de prendre acte de ce qu’il se passe à l’écran, d’autant que beaucoup de scènes entières sont tournées dans plusieurs autres langues telles que l’arabe ou l’hébreu et uniquement sous-titrées. Là encore, le choix est de capturer de l’action sans déformation, de manière brute.

Alors, devant la volonté de vous montrer : pourrez-vous croire, comme saint Thomas, si vous avez vu ? C’est, du moins, la question que se pose Michael Petroni.

Alors que l’on suit le parcours a priori initiatique d’Al-Masih, bien évidemment jalonné par quelques étapes transposées à notre réalité en 2020, nos réactions et notre compréhension de ce que nous percevons se trouvent elles aussi plus fortes de millénaires de connaissances supplémentaires engrangées.

Les avancées technologiques et notre ego mal placé nous amènent maintenant à penser que tout est explicable ou doit être expliqué. Bien que les études se succèdent et en viennent à se contredire sur ce point, les dernières tendent à montrer la réalité d’une prise de recul opérée de manière quasi systématique par rapport à ce qui nous est dit et montré.

Face à l’inexpliqué, la perplexité prend maintenant le pas sur l’étonnement et la prise en compte de cette réalité sociétale, incarnée par plusieurs personnages de la série, vient poser un regard intéressant sur l’évolution de la notion de croyance au sens large.

Messiah

J’ai aimé la témérité. J’ai aimé l’intimité. J’ai aimé cet essai à la fois tranché et distancé, avec lequel je n’ai pas toujours été d’accord mais qui ose poser un regard uchronique et contemporain sur les liens entre croyance, religion et société — quand bien même c’est un champ dans lequel il est résolument délicat de s’aventurer. Pourtant, Michael Petroni et l’équipe de la série nous servent un met atypique mais savamment cuisiné auquel il serait dommage de ne pas goûter pour s’en faire une idée.

7 commentaires

  1. Pour ma part , je viens de commencer Star Trek : Picard , alors certes , pas du tout noob friendly ( il est plus que conseillé d ‘ avoir vu des épisodes de Star Trek Next Gen ) , mais cela parle de notre époque et de la part des journalistes sue certains sujets et bien sur la peur millénariste sur l ‘ IA ( oui , bon je bosse dans le domaine ) , mais jette-toi à l ‘ eau

    • Merci ! Je ne suis pas du tout Trekie mais je m’immerge tranquillement dans l’univers de Star Trek et je pense lui donner une chance avec mon abo Amazon Prime.

  2. Que dire mis à part que cette article est incroyablement bien écrit ?!
    En tout cas tu m’as donné envie de voir par moi même cette série. Je ne pensais pas y jeter un œil.

    Merci pour cette découverte Merry ! ^^

  3. Pour le coup, je ne peux pas m’empêcher de comparer avec la serie que j’ai elle vu, the Leftovers. Une série que j’ai toujours pensé comme étant sur la foi. Pareil, je suis pas religieux, bien au contraire, mais toujours eu un respect pour les spiritueux, (pas que l’alcool, hein!). Y’a un évènement extraordinaire, inexpliqué, des gens ont disparu, et tous les personnages tentent à leur manière d’expliquer hors du champs scientifique, puisqu’il n’y en a pas de scientifique. Ca se passe aux US, donc y’a des cathos très croyants, mais ils sont pas omniprésents, donc ca passe bien. Ca aborde plein de questions philosophiques, notamment sur la mort et le deuil, forcement, c’est pas une série très feel good, mais tellement prenante, émotionnellement, avec des super acteurs et actrices. Donc sur le même thème que Messiah, mais surement moins politique, bien plus personnelle.
    Sinon, toujours un plaisir de te lire, surtout que tu évoques Sartre et une fractale hélicoïdale dans une même phrase ! (et j’ai rien compris, faut que j’aille lire du Sartre!) 😀
    Et j’ai scotché sur: « dans l’interaction, rien ne peut être totalement dénué d’intention. ». J’ai très peu de culture philosophique, donc je suis le néophyte qui s’émerveille devant des pensées, et celle-ci me parait tellement pertinente. Merci.

    • Merci hibooo ! Hé bien ça ne t’étonnera sûrement pas du coup mais : en ce moment je regarde The Leftovers (mais c’est surtout grâce à Watchmen en réalité, dont je parle cette semaine normalement !).

      Concernant Sartre, sans trop entrer dans les détails de tout sa théorie sur la liberté, il parle du choix en tant que tel : le fait de choisir, de faire un choix. Il part du principe que si l’on peut faire un choix, alors on peut également faire le choix de l’inverse, sinon la notion de choix n’existerait pas.
      Cela revient à dire que quoi qu’il arrive, nous serions en complète maîtrise de nos choix même lorsque nous trouvons un choix forcé ou obligatoire.

      Concernant l’absence d’intention dans l’interaction, il faudrait que je relise mes cours pour te formuler une réponse un peu plus complète mais globalement c’est également un courant de pensée philosophique qui tend à dire que tout est motivé par quelque chose, même quand on interagit avec les autres. Même lorsqu’on pense « je n’attends rien en retour », ce serait partiellement faux car cela pourrait pourrait porter en lui d’autres idées : « je n’attends rien » pourrait être motivé par l’envie de montrer de l’humilité par exemple ou beaucoup d’autres intentions plus sous-jacentes voire inconscientes.

      Merci encore pour ton commentaire et prend soin de toi !

      • hum, un lien entre The Leftover et Watchmen, tu m’intrigues!

        Et ok, je comprend mieux la ref à Sartre et donc ta phrase. Ce qui me fait penser alors au libre arbitre, et son inexistence selon Spinoza (woot! j’ai réussi à placer une de mes rares ref philosophique!). Et ta phrase est assez fun à relire, sa construction « complexe » est à l’image du propos, l’entremêlement des choix dans l’histoire. C’est là où je trouve que tu écris vraiment bien. (<= compliment d'un gars qui lit au plus un bouquin par an, t'emballes pas!)

        Et sur intention et interaction, j'ai bien compris. Et surement que ca m'a beaucoup parlé à cause de mes remises en question par rapport à ma manière de communiquer trop analytique des fois. Et notre conversation l'illustre surement bien ici, on échange séries et philo, tout en ayant de la bienveillance, explicité par ton amical "prend soin de toi".

        Merci d'avoir pris le temps d'expliquer!

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